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La Bonne tisane (1957) d'Hervé Bromberger

 

 

Hervé Bromberger n'est pas de ces réalisateurs français dont le seul nom évoque immédiatement des souvenirs cinéphiliques. La littérature qui lui a été consacrée est peu ou prou insignifiante. L' inconnu d'un soir (1948), Identité judiciaire (1950), Seul dans Paris (1951), Les Fruits sauvages (1953), Nagana (1954), Asphalte (1958), autant de réalisations enfouies dans le patrimoine cinématographique. La Bonne tisane déroge à ce constat grâce à la présence au générique de Bernard Blier, Raymond Pellegrin (consacré comme acteur par Marcel Pagnol dans Manon des sources en 1952), Madeleine Robinson et la starlette du moment, la très douce Estella Blain (pour les amateurs de cinéma bis Estella Blain demeure tout au contraire associée au personnage de Miss Muerte de Jesus Franco dans le film homonyme réalisé dix ans plus tard).

Pour Bernard Blier l'année 1957 est une année faste. Après avoir pris ses marques dans quelques productions européennes, l'acteur retrouve la production française, dirigé tour à tour par Julien Duvivier (L'Homme à l'imperméable), Yves Allégret (Quand la femme s'emmêle), Denys de la Patellière (Retour de manivelle) et surtout par Jean-Paul Le Chanois dans Les Misérables où il incarne Javert dans une mémorable confrontation avec Jean Gabin, alias Jean Valjean. Le film d' Hervé Bromberger lui donne l'occasion de camper cette fois le rôle d'un truand sur le retour.

Le scénario de La Bonne tisane, dû à Jacques Sigurd (Dédée d'Anvers, Une si jolie petite plage, Manèges, Les Tricheurs, etc.), Louis Duchesne (un ami de Jean-Paul Le Chanois, producteur des Misérables) et le réalisateur lui-même, est tiré du roman homonyme (numéro 285 de la Série noire) de Jean Meckert, écrivain libertaire bien connu des lecteurs de cette collection (Y'a pas de Bon Dieu, Le boucher des Hurlus, etc.) et dont le pseudo John Amila est un assez étrange raccourci du surnom qui lui avait été donné par Maurice Duhamel, " l'ami anar ".

Après un exil volontaire de deux années en Amérique du Sud, un Parrain, René Lecomte (Bernard Blier) revient à Paris pour reprendre ses affaires en mains et régler ses comptes. Mais la situation a bien changé : son ex-maitresse, Maine (Madeleine Robinson) a dû composer avec les ambitions d'un autre malfrat, Lino .En revanche la lope Roger (Roland Lesaffre) n'a pas changé.S'il demeure au sein du clan c'est bien parce que c'est de fils de son père, compagnon d'armes de René Lecomte naguère tué par les flics au cours d'un casse. Ce même jour, Thérèse et deux autres élèves infirmières intègrent les services d'un grand hôpital près de Montmartre. Thérèse y retrouve en chirurgie le docteur Augereau (Raymond Pellegrin) très porté sur la gent féminine et usant sans vergogne de son aura et de sa position, et l'interne de service (Jacques Fabbri). Au plus profond de la nuit ces deux univers, le noir et le blanc, vont se rencontrer.

Tenu pour mort à la suite de l'échange de coups de feu au domicile de Lino, René Lecomte parvient à se traîner en face de la rue, jusque dans les allées de l'hôpital où il est découvert, gisant à terre, par Thérèse. Pendant ce temps les alliances se font et se défont à l'annonce de la mort du Parrain puis de sa survie. Maine et Riton (Henri Vilbert) décide alors d'envoyer Roger chercher René Lecomte à l 'hôpital en se faisant passer pour un inspecteur de police, puis de s'arranger pour que René Lecomte décède au cours du transport. Le plan échoue lamentablement, Roger étant reconnu par Thérèse qui l'avait croisé dans un café le matin même. Riton décide de rejoindre lui-même l'hôpital avec ses hommes de mains. De leur côté, après avoir pris en otage Thérèse, René Lecomte et Roger tentent de s'enfuir mais celui-ci est trop affaibli et Thérèse parvient à s'échapper et à donner l'alarme. S'apercevant que Roger est un traitre, René le tue au cours d'une rixe. A l'extérieur, c'est l'hecatombe : Riton et la plupart de ses hommes sont tués par les flics. Cerné de toutes parts, René Lecomte est lui-même abattu. C'est le matin, Thérèse quitte l'hôpital réconciliée avec le Docteur Augereau. Maine devient la patronne du milieu.

Le genre du film noir se satisfait assez généralement d'invraisemblances dès lors que les ellipses s'avèrent efficaces dans leur fonctionnement. Ici la tâche des scénaristes était rendue très ardue car l'histoire se déroule sur une seule journée. La qualification de film noir est d'ailleurs peu probante : pas d'intrigue, pas d'énigme, pas de coupable à démasquer, pas de secret à révéler. Mais une fable originale. René Lecomte crée le désordre et il en mourra ( "- Il a pas à jouer Lino ! Je joue tout seul! C'est une réussite que j'me fais ! "). La société (y compris celle des truands) n'aime pas le désordre : le chaos en est trop proche. En décidant de ne pas annoncer son retour pour la jouer perso René Lecomte se condamne d'emblée. De son côté le Docteur Augereau règne sur un empire bien plus modeste, celui de ses conquêtes féminines passées et à venir. Cynique à l'égard de ses semblables, il oppose à la mièvrerie naturaliste ( "- En somme, pour que vous preniez un air humain il faut vous dire des idioties ! ") les exigences du boulot bien fait. Ce qui le rapproche finalement de René Lecomte.

Accueillir le monde tel qu'il est (principe possible parmi d'autres du polar comme genre littéraire) tel est le systême de pensée du Docteur Augereau. Celui-ci ne cesse de vouloir déniaiser Thérèse ( "- Pureté, courage et flamme : Jeanne d'Arc quoi ! ") et de la ramener à la réalité élémentaire des bassins des malades qu'il faut changer, de celle du 16 qui n'arrête pas de vouloir uriner, des malades excités par les coups de feu entendus et qui veulent jouer les fanfarons en pyjama devant les infirmières, etc. Rien n'a vraiment de sens : la connaissance s'auto-légitime (cf la séquence du " pouls dissocié "), l'amour n'est rien d'autre que fôlatrie ( " - Deux accouchements en trois heures, y'a de quoi vous dégoûter de tout, surtout de l'amour ") ou violence (Le Docteur Augereau en direction de Thérèse : " - Vous avez peur ?... - De quoi ?... - Du viol ! "). Seule la vie importe : mais c'est une affaire individuelle ( Le docteur Augereau en parlant d'un gosse atteint d'une crise de typhoïde : "- S'il n'a pas envie de vivre, on peut rien pour lui " ). Pour le reste, flics , truands, c'est du pareil au même. Tous égaux devant la boucherie de la répression (L'interne en direction de Roger qu'il croit être un flic : " - Ce qui est spectaculaire, c'est une belle opération : on ouvre, on taille, on charcute, on enlève... Y'a beaucoup de sang! Mais vous devez avoir l'habitude avec les passages à tabac ! "). Un film un peu anar La Bonne tisane?

 

Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)