Three on a Match (Une Allumette à trois, 1932) de Mervyn LeRoy
(avec Ann Dvorak, Joan Blondell, Bette Davis, Warren William, Humphrey Bogart)
Three on a Match et un film produit par la First National Pictures (troisième entité du groupe Warner/FNP/Vitaphone). On aborde là un des grands films classiques des années trente qui est encore adulé aujourd'hui par le public cinéphile américain.
Choisissons comme point de départ l'examen métaphorique du titre du film très imparfaitement traduit en français. Littéralement "Trois sur une allumette". Plusieurs plans en insert au début du film nous informent que durant la guerre de 14-18, on disait dans les tranchées que la lueur d'une seule allumette pouvait conduire à la mort de trois hommes fauchés par une rafale ennemie puis que l'expression aavait été récupérée comme argument publicitaire par des fabricants d'allumettes. Cette double explication est essentielle pour la compréhension du sujet du film. "Trois", c'est bien sûr trois femmes : Ann Dvorak (alias Viviane Revere), Joan Blondell (alias Mary Kinton) et Bette Davis (alias Ruth Westcott).
L'allumette c'est l'avocat trop fortuné, apparent bourreau des coeurs, Warren William (alias Robert Kirkwood). Un triste sire en fait campé (allusivement, cela va de soi en raison de la censure) comme un mari dévoué mais impuissant. Et pourtant, une à une, les voici séduites et détruites ou en passe de le devenir si le film durait plus longtemps... Trois destinées (racontées dans les premières dix minutes du film à grands coups de serpe depuis leur enfance dans la même école) bousillées par un seul homme. L'argent ne ferait-il pas le bonheur ? Peu importe les péripéties scénaristiques totalement improbables conduisant à la chute finale de Viviane Revere. Three on a Match est l'histoire d'une déchéance d'une femme ayant frayé sans doute avec le bovarysme durant les trois premières années de mariage avant de sombrer dans le plaisir facile, l'alcool, la fête comme gangrène sociale, et finalement (on le comprend par allusion) dans la prostitution.
Mervyn LeRoy frappe fort : des gamins et gamines de 12-13 ans fument sans vergogne dans une planque en échappant à l'autorité du directeur de l'école, une mère se saoule à mort en laissant crever de faim son gamin dans une pièce adjacente, les mafieux de service promettent à leur proie (Lyle Talbot alias Mike) de le tabasser à mort, le gamin se trouve kidnappé par l'amant de sa mère, celle-ci, dans un accès quasi génial de folie cinématographique, écrit avec un slipstick sur sa chemise de nuit l'adresse où son gamin est retenu en otage avant de se jeter dans le vide et de s'écraser au sol avec la précieuse information collée à sa peau. Three on a Match est un film un peu fou inondé d'alcool, de fourberies, de dévoiements. Avec un gosse au beau milieu du désastre et une Joan Blondell qui jouera les garde-fous avant de suivre elle-même le champ des sirènes du fric.
Mervyn LeRoy est un type assez génial qui a débuté comme acteur de troisième zone au début des années vingt et qui s'est vu confier très vite par la First International Pictures, dès l'âge de 26 ans, la direction d'acteurs aussi prestigieux que Mary Astor avant d'obtenir en 1931 un énorme succès commercial avec Little Caesar, succès reconduit l'année suivante avec I'm a Fugitive from a Chain Gang. Mervyn LeRoy est un homme de studio. Il se fond sans aucune difficulté dans le style Warner (méthodes de tournage, recours à des scénarios fonctionnant sur des ellipses voire des coupures narratives très brutales, nécessité absolue de tenir le spectateur haletant tout au long d'un métrage de 75 minutes). Bien mieux, il n'a de cesse que de brusquer encore plus ces méthodes de narration et de frapper l'imagination du public au moyen d' images choc nécessairement révoltantes dans un "timing spectatoriel" de 1932.
Les spectateurs très connaisseurs de la grande période du film noir Warner retrouveront dans les seconds rôles de ce film les "trognes" habituelles du studio spécialisées dans les personnages de malfrats, au premier rang desquels Humphrey Bogart.
Philippe Chiffaut-Moliard