Accueil

 

Retour à la liste des films

 

 

Pushover (1954) de Richard Quine

 

 

1954. L'apogée du film noir s'écrit déjà au passé. Une dizaine de films seulement sont désormais produits chaque année (au lieu de 35 films en 1950). Certes, des chefs-d'œuvre sont encore à venir mais les studios cherchent de nouvelles recettes de vente pour faire face à la concurrence à venir de la télévision (peplums en Cinémascope, musicals, comédies sur fond d'American way of life. Seul le genre du western draine toujours autant de clientèle dans les salles...). La firme Columbia persiste dans le film noir. Après avoir confié à Fritz Lang la réalisation de Human Desire, ce studio avait déjà produit l'année précédente un film tourné par Richard Quine, Drive a Crooked Road, avec Mickey Rooney. Un honnête succès. Mais, en cette même année 1953, Harry Cohn découvre le talent d'une jeune débutante, Kim Novak. Il veut aussitôt en faire la nouvelle star du studio, celle qui dans son esprit succèdera à Rita Hayworth…


Leona McLane est ainsi le premier personnage incarné par l'actrice. Le succès obtenu par Kim Novak auprès du public est d'emblée foudroyant. Le pari de Harry Cohn est gagné. L'année suivante, elle tourne pas moins de trois films : Picnic de Joshua Logan, 5 Against the Hours de Phil Karlson, et surtout The Man with the Golden Arm d'Otto Preminger où son personnage de Molly la propulse au premier rang du box-office à Hollywood. Suivront trois films réalisés par George Sidney avant qu'Alfred Hitchcock négocie avec Harry Cohn l'attribution à Kim Novak du rôle de Madeleine dans Vertigo. En quatre années l'actrice vit dèjà le sommet de sa carrière.

 

Richard Quine a donc la très lourde responsabilité de lancer l'actrice. A ses côtés Fred Mac Murray. Le face-à-face entre l'inspecteur Paul Sheridan et Leona, la chute de celui-ci et sa mort forcent nécessairement le rapprochement avec les personnages de Walter Neff (Fred Mac Murray) et de Phillis Dietrichson (Barbara Stanwyck) dans Double Indemnity réalisé dix ans auparavant par Billy Wilder. La femme fatale qui sert de révélateur, la cupidité d'un homme pourtant censé représenter les valeurs du droit (que ce soit dans une approche marchande, l'agent d'assurance, ou dans une logique policière qui est celle d'interrompre tout désordre), le thème de la trahison d'une amitié (avec Barton Keyes joué par Edgard G. Robinson ou bien avec Rick joué par Phil Carey), les points communs entre les deux trames scénaristiques sont multiples.

 

Mais l'analogie trouve ses limites dès lors qu'à la différence du personnage de Phyllis, Leona reste totalement passive dans l'action. Certes elle distille le poison en donnant à Paul Sheridan l'information décisive sur le sort du butin détenu par Harry Wheeler (Paul Richards) qui l'entretient comme une poule de luxe. Elle joue les pousse-au-crime en évoquant la première l'élimination souhaitée de Wheeler. Mais c'est alors Paul Sheridan qui, seul, va mener les opérations ou, plus exactement, va n'avoir de cesse de tenter d'échapper aux embûches qui vont contrecarrer son plan (mais quel plan au fait, tant sa manière d'agir est celle d'un homme incapable de maîtriser une situation) et qui vont le conduire à un double meurtre, le premier monstrueux par son côté sournois (Wheeler), le second tout aussi révoltant par sa simple logique (Paddy, joué par Allen Mourse).

 

L'histoire commence par un braquage meurtrier d'une banque. Presque un cliché du film de gangsters. Mais précisément, il ne s'agira pas de cela. L'étrange irruption de Paul Sheridan dans la vie de Leona (alors que celle-ci sort d'un théâtre, il établit le contact après avoir saboté le delco de la voiture de sa proie), l'ellipse assez surprenante sur la relation sexuelle qui s'ensuit aussitôt (c'est assez rare dans un scénario hollywoodien de ces années là), la fonction de poule assumée par Leona (" - Surprise Me!" ), tous ces indices scénaristiques nous détournent du schéma initialement pressenti.

 

La mise en scène devient alors brillante lorsqu'il s'agit pour Richard Quine de filmer le dispositif voyeuriste mis en place par les policiers pour surveiller Leona (un immeuble en U où d'un côté les hommes scrutent aux jumelles et où de l'autre les femmes (Leona mais aussi sa voisine Ann jouée par Dorothy Malone) sont observées sans retenue, Nick laissant même entendre qu'il fait en quelque sorte son marché en examinant chaque détail de la vie de Ann pour en conclure que cette fille pourrait lui convenir (à noter que l'équipe de jour a porté son dévolu sur une rouquine du troisième étage…). De très nombreux mouvements de caméra suivent ces cheminements de pensée de Nick, son devoir (surveiller Leona, la blonde) étant perverti par son attirance voyeuriste pour Ann (la brune). Surprenante coïncidence : très exactement au même moment Alfred Hitchcock conçoit et tourne Rear Window. L'amérique scrute, observe, surveille.

 

Au demeurant Ann n'est guère plus farouche que Léona : à peine Nick s'est-il mis en valeur dans une fonction machiste en culbutant un importun par une prise de judo, que Ann lui demande des cours particuliers. Le film s'éloigne ainsi dans ses codes de représentation des modèles habituellement retenus en ces temps de ferveur américaine ripolinée pour une famille idéale dans laquelle chaque sexe se voit assigner des fonctions normatives très rigoureuses. Toutefois, l'opposition demeure marquée entre Ann, femme seule qui travaille (elle est infirmière), qui prend soin de sa forme physique et qui organise chez elle des petites réceptions avec ses nombreux amis (symbolique d'une intégration satisfaisante dans des valeurs sociales jugées rationnelles par l'homme, en l'espèce Nick), et Leona au contact de laquelle le sexe masculin ne peut que poursuivre une entreprise d'autodestruction.

 

 

Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)