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Fury at Furnace Creek (1948) de H. Bruce Humberstone

 

 

Fury at Furnace Creek est initié d'emblée comme un récit à caractère historique, la voix off inscrivant l'action en 1880 et situant géographiquement le lieu de l'action en territoire Apaches. On peut donc en déduire que cette histoire s'est déroulée dans l' Etat de l'Arizona durant la période la plus noire de la colonisation des terres indiennes. Pourtant, quelques recherches n''ont pas permis de s'assurer d' une quelconque authenticité du récit.

Des colons spéculateurs ayant été informés par un rapport d'inspection établi par l'armée fédérale qu'un territoire faisant l'objet d'un traité avec les Apaches recelait dans son sous-sol une mine d'argent, obtinrent des organes administratifs habilités des actes de concession sur ce territoire. Ces actes de concession étaient voués à demeurer lettre morte tant que le territoire demeurait Apaches. il fallait donc provoquer l'expulsion de ceux-ci et permettre l'ouverture du territoire aux colons blancs.

Un effrayant stratagème est alors imaginé par des colons (Leverett, joué par Albert Dekker) avec la complicité d'un officier (Le Capitaine Walsh), pour affaiblir délibérément la protection d'un convoi de ravitaillement se dirigeant vers le fort de Furnace Creek, provoquer ainsi le massacre de ces membres par une tribu d' Apaches dévoyés et de mêche avec les comploteurs, puis le massacre de l'ensemble de la garnison surprise par l'effet d'une stratégie rappelant le Cheval de Troie, les Apaches ayant pu entrer dans le fort cachés sous les bâches des chariots. Deux massacres en un, conduisant le gouvernement de Washington a brisé le traité et a ouvrir le territoire aux colons.

L'ordre fatal de mission ayant été revêtu de la signature du Général Blackwell, celui-ci est traduit en cour martiale. Malgré les dénégations du Général, l'accusation réclame sa condamnation à mort (les scénaristes du film préfèrent alors faire décéder l'accusé d'un arrêt cardiaque à l'audience). L'opprobre est jetée sur le nom des Blackwell. Tous ces évènements auraient été en soi assez riches pour composer la trame narrative d'un film. Or, H. Bruce Humberstone et son scénariste, Charles G. Booth (on lui devait déjà le scénario de The House on 92nd Street d'Henry Hathaway en 1945), choisissent de les résumer dans un prologue (7 minutes du film suffisent pour condenser ce pan entier de la trame scénaristique) et de projeter le récit six années plus tard dans la petite ville de Furnace Creek.

On y retrouve alors le Capitaine Walsh (Reginald Gardiner) qui ,après avoir témoigné à charge contre le Général Blackwell, a quitté l'armée pour sombrer dans l'alcoolisme, les deux fils du général Blackwell, le fils modèle tout d'abord, l'impeccable Rufe Blackwell sorti de West Point (Glenn Langan), le mauvais fils ensuite, joueur de poker et tireur émérite,Cash Blackwell (Victor Mature) et enfin Leverett, qui règne sur son " empire ". Le sort du fragile Walsh " qui en sait trop " est au centre de la tragédie. Leverett veut supprimer les dernières traces d'un passé trop compromettant, les deux fils Blackwell veulent, chacun à sa manière, obtenir les aveux de Walsh qui signeraient la réhabilitation de leur père. En définitive, l'ex-Capitaine Walsh sera assassiné de deux balles dans le dos mais après avoir eu le temps de faire rétablir la vérité.

Le scénario est manifestement trop riche pour un western de série B. Fury at Furnace Creek aborde une période majeure et bien embarassante de l'histoire du Far West, celle de la rupture progressive des traités conclus avec les tribus indiennes. Dès la fin de la guerre de Sécession le Congrès avait engagé une politique de réduction drastique du budget militaire. Absence de formation, alcoolisme, corruption, désertion, devinrent les caractéristiques premières de cette armée envoyée aux confins des Etats-Unis, vers l'Ouest. Trompés depuis des lustres par les agents des Affaires Indiennes, les Indiens entrèrent dans une résistance farouche. L'exacerbation des deux camps (les colons d'un côté - on les appelait les westerners- et certaines tribus indiennes dirigées par une jeune génération de guerriers qui n'avaient connu que le temps de la colonisation effrénée, est à son comble. L'armée n'était plus capable d'assumer sa mission première qui était de veiller au respect de la politique des traités. L'anarchie gagnait sans cesse du terrain et chaque camp s'organisait tout autant pour se protéger que pour donner libre cours à la violence. La corruption gangrenait tous les échelons de l'Administration.

La réélection des élus locaux s'appuyait sur une volonté farouche d'éradiquer les Indiens. Une presse complaisante ne cessait de stigmatiser chaque exaction imputable à ceux-ci. En 1870, la Cour suprême donne le droit au Congrès de reconsidérer les traités passés avec les indiens, voire de les annuler en cas de voies de fait flagrantes. A la suite des célèbres combats de la Big Horn River survenus en 1876 et de la mort du héros national, le Général Custer qui était chargé d'effectuer une mission punitive, les événements s'accélèrent. La résistance passive des Nez percés (l'extraordinaire trajet de 1700 miles effectué de l'Idaho à la frontière du Montana) s'achève par la déportation des quelques survivants. Toute occasion devient prétexte à la rupture des traités. Le récit de Fury at Furnace Creek s'inscrit dans ce pan de l'histoire indienne.

La réalisation du film peut surprendre par son ambivalence. Sans doute conscient de la gravité des thèmes abordés (la mise en cause de l'Armée, des compagnies minières, etc.) H. Bruce Humberstone choisit de concentrer sa mise en scène - au demeurant parfois assez brillante dans les scènes d'intérieur - sur la marche vers la mort du Capitaine Walsh (la composition de Reginald Gardiner est à cet égard assez remarquable et relègue). Le réalisateur tente également d'initier un ressort comique avec le personnage de Relax (qui promène avec lui son tronc d'arbre). La question de la culpabilité n'en reste pas moins au coeur du récit. Un plan d'insert assez étrange apparaît vers la fin du film, avant l'assassinat de Walsh : l'ombre projetée d'une immense roue de charette sur une façade en bois n'est pas sans rappeler les motifs du drapeau du Japon impérial. Mais peut-être n'est-ce là qu'une association de pensée un peu hasardeuse.

 

 

 

Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)