Monsieur Coccinelle (1938) de Bernard-Deschamps
Monsieur Coccinelle est un film rarement diffusé. Son auteur, Dominique Bernard-Deschamps, dit Bernard-Deschamps, est né à Bordeaux en 1892. il arrive au cinéma par la voie scientifique en collaborant aux travaux de Henri Chrétien sur le procédé Hypergonar, ancêtre du CinématoScope; Certaines filmographies le créditent de premières réalisations durant les années de guerre (Le Lynx, Service secret et Les frontières du coeur, en 1914,Amour sacré, La Beauté qui meurt, La Belle au bois dormant, en 1915, 48 Avenue de l'Opéra, Des canons, des munitions, en 1916). D'autres sources placent ses débuts comme réalisateur en 1919 avec La nuit du 11 septembre (avec Séverin Mars et Gaby Morlay) .La censure retiendra ce film durant trois années. Puis en 1922, il tourne L'Agonie des aigles d'après la nouvelle Les Demi-soldes de Georges d'Esparbès, joué avec les deux même acteurs précités (deux autres adaptations de cette nouvelle seront réalisées, l'une, en 1933, par Roger Richebé, l'autre, en 1952, par Jean Alden-Delos).
La filmographie de Bernard-Deschamps demeure vierge jusqu'en 1931. A l'initiative de Constantin Geftman, producteur indépendant, Bernard-Deschamps accepte d'adapter au cinéma la nouvelle de Guy De Maupassant, Le Rosier de Madame Husson. Le casting réunit Françoise Rosay, Madt Berry, Colette Darfeuil et Fernandel.Le film sera victime de la censure à une double reprise. A sa sortie tout d'abord : A Valenciennes, un procès est engagé par L'Association des familles nombreuses et par la Fédération Catholique. En Belgique, le film est immédiatement saisi. Puis en 1940 la Commission de Contrôle Cinématographique retire le visa d'exploitation du Rosier de Madame Husson. Faire échouer le rosier dans un lieu de débauche constituait pour ces messieurs du coup de ciseau une plaisanterie inacceptable pour l'ordre bourgeois. Le film suivant, La Marmaille d'après le roman d' Alfred Machard, connaît une exploitation plus tranquille. Etrange mélodrame pourtant oû un homme bien modeste (Pierre Larquey)devenu veuf, vit avec sa petite fille puis également avec l'enfant de sa nouvelle épouse qui l'a abandonné.
Monsieur Coccinelle est cette fois la première oeuvre de Bernard-Deschamps en tant que réalisateur, scénariste et dialoguiste. Pierre de Hérain est assistant à la réalisation. Les décors sont exécutés par un grand nom russe de la décoration, Boris Bilinsky (Casanova d' Alexandre Volkoff, en 1927, La Femme d'une nuit de Marcel L'Herbier, en 1930, La Maison jaune de Rio de Rober Péguy, avec Charles Vanel, en 1931, Le Rosier de madame Husson déjà avec Bernard-deschamps, L'équipage d'Anatole Litvak, en 1935, et bien d'autres films. Le chef opérateur est transalpin prestigieux : Victor Artémise (On lui doit les prises de vues de deux grands peplums muets, Messalina (1922) et Gli ultimi giorni di Pompeii (1926), mais aussi un peu plus tard la ptographie de Circonstances atténuantes de Jean Boyer (1939) et de Ils etaient neuf Célibataires de Sacha Guitry (1939). Une bien belle équipe technique.
Quant aux acteurs, on retrouve l'excellent Pierre Larquey. Dans leur ouvrage " Noir et blanc " (Editions Flammarion, 2000), Olivier Barrot et Raymond Chirat font l'éloge de son interprétation de Monsieur Coccinelle : " Symbole du fonctionnaire timoré que son épouse confine dans un appartement oû règnent le faux bronze, la peluche,et la toile cirée, ses mornes évasions ne lui offrent que le refuge de son bureau qui sent la poussière et la colle. Sa vie ne s'égaie que des fades plaisanteries de ses collègues et s'effarouche de toute intrusion. Lorsqu'un magicien vient bouleverser ses habitudes, il refuse obstinément d'enfourcher la chimère. Il déploie son parapluie pour éviter d'apercevoir, au-dessus de sa tête, des nuages bleus et roses, et se précipite dans sa prison quotidienne. Grâce à cette impitoyable création d'un pitoyable citoyen, Larquey mérite qu'on soit indulgent pour ses tics et ses astuces et prouve que sous sa bonhomie se dissimulait un humoriste moins tendre qu'il ne le disait " (op. cit. page 329).A ses côtés Jane Lory (Mrs MacPhearson dans Drôle de drame (1937), Madame Mousquet dans Knock (1933), et René Bergeron (un de ses nombreux troisième rôle du cinéma français que l'on reconnaît aisément de film en film : ici, Pépé le Moko (1937), Abus de confiance (1938), Hotel du Nord (1938).
La petite fable racontée par Monsieur Coccinelle est fort simple. L'histoire est située à " Béton-sur-Seine ", dans un pavillon de banlieue (cette inscription spatiale est en soi remarquable : jusqu'à lors le cinéma français n'abordait guère la thématique de " la banlieue " et préférait s'intéresser aux bords de Marne ou bien situer l'action dans quelque propriéte rupine à l'ouest de Paris), chez les Coccinelle (où " l'on est Coccinelle de père en fils "). Les deux enfants (un garçon et une fille cela s'entend) étant en colonie de vacances en ce mois de Juillet, la petite communauté familiale est réduite à Alfred Coccinelle (Pierre Larquey), son épouse, Mélanie Coccinnelle (Jane Lory) qui porte la culotte et qui impose à son tendre mari les veilles de jour de repos une concoction de quinquina qui redresserait un mort, et la bien curieuse tantine d'Alfred, tante Aurore (Jeanne Provost) qui se languit d'amour depuis des lustres pour le prestidigitateur Illusio. Sans oublier les deux portraits des aieux Coccinelle capables de métamorphose au gré des circonstances. Le récit se déroule sur deux jours. Les Coccinelle reçoivent à dîner Dutac (René Bergeron), un vieil ami d'Alfred. Avant le dîner, la tante Aurore, qui vient de recevoir une lettre d 'Illusio " timbrée de Bordeaux " et non plus du bout du monde, fait une syncope (c'est une habitude chez elle). Deux médecins que n'aurait pas renié Jules Romains la tiennent cette fois pour morte. Alors que Mélanie Coccinelle s'intéresse beaucoup aux quelques objets personnels de la tante que l'on croit décédée, la micro société (le cafetier restaurateur, les pompes funèbres, la fanfare) réclame des funérailles qu'ils espèrent rémunératrices. Autres héritiers de la tante Aurore, Brutus et Hortense Dupont (Marcel Pérès et Yvette Lucas) arrivent en tandem à Béton-sur-Seine. Tout ce petit monde s'affaire mais patatras, la tante se réveille au grand dam de tous et retrouve Illusio pour quitter ce petit univers, accomplissant l'acte qu'elle n'avait pas osé assumer trente ans auparavant face à l'opposition de la famille Coccinelle.
Monsieur Coccinelle est un film instable et c'est là son importance dans la production française de cette période. Cette riche instabilité ressort de plusieurs paramètres.C'est ainsi que l'instauration de multiples initiations de micro-récits générés par la présence d'objets à très forte valeur caractérisante pour le personnage qui en use ou qui le côtoie (les exemples abondent : le pot de cornichons à l'estragon, la carafe de cognac en forme de Tour Eiffel, le verre de vin et la nappe, le manche à balai, la trousse à outil du médecin, le chat empaillé, les boules de billard, l'étendard de la fantare, la cloche du cèdre du Liban, le tandem, etc.). Parfois même le cheminement de ces objets tisse autant de fils rouges (le coffret de tante Aurore, la couronne funéraire) ou génère une métaphorisation simple (la mise sous cloche et les cloches de Pâques, l'elixir de quinquina et l'érection ostensible de la plante verte). L'objet initie la dialectique appropriation / alénation qui constitue le trajet fondamental du film. A la quête de Mélanie Coccinelle (qui ne cesse de vouloir légitimer son désir d'acquérir / préserver) répondent en écho les désillusions de Dutac (exprimées sur fond de rêve colonial déçu, stade ultime de la volonté d' appropriation s'il en est : ainsi les photos de femmes africaines qui réapparaîtront dans le cauchemar d'Alfred Coccinelle).
En revanche, l'argent comme vecteur / monnaie est banni du systême Coccinelle : " l'héritage paiera! " ne cesse de répéter Mélanie, les billets de banque trouvés dans les affaires de tante Aurore sont remis à leur place, la facture toute froissée du percepteur circule sur le sol jusqu'aux pieds de celui-ci, les titres au porteur possédés par les Coccinelle ( "Les Pétroles d'Ermenonville", etc.) ne représentent bien sûr rien, les pièces de monnaie jetées en l'air par Illusio suscitent immédiatement la méfiance de Mélanie (" C'est peut-être de la fausse monnaie! ), l'objet papier lui-même est rendu dérisoire (la cocotte en papier dans le ruisseau). Vision matérialiste aliénante qui exclut tout imaginaire et à laquelle répond de manière ambigüe le personnage d' Illusio. Aimable moralisateur, celui-ci repart au fond de la nuit dans sa carriole avec à ses côtés tante Aurore, immaculée et toute vêtue de blanc.
L'instabilité inaugurée par le faux décès de Tante Aurore profiterait plutôt à Alfred Coccinelle qui, au cours d'une séquence à la qualité formelle remarquable, croit prendre conscience de sa qualité de sujet dès lors qu' il devient lui-même l'objet du regard de ses congénères ( " Quelle belle journée ", prononce-t-il, cadré en contre plongée, debout et envahi par un drapeau français). Mais Alfred Coccinelle n'est pas pour autant apte à prendre conscience de ce que l'attention qui lui est ainsi portée s'adresse à sa seule fonction d' héritier / consommateur en puissance. La séquence au restaurant illustre le propos, Alfred Coccinelle en venant à perdre de vue, en raison de sa satisfaction dans l'acte de consommer, qu'il est assujetti à une fonction de deuil. Alfred Coccinelle ne cesse d'ailleurs de se rappeler avec nostalgie cette séquence de la prime enfance où l'ego s'épuise dans cette seule satisfaction d'être l'objet de regard, quitte à user du substitut d'un simple jouet (la poupée de chiffon d'Alfred, le salut donné aux chevaux de bois placés en devanture d'un magasin).
Monsieur Coccinelle s'inscrit dans une généalogie aisément définissable initiée par le cinéma de René Clair (qui présente une réflexion très poussée sur un modèle de société utopiste sans monnaie) et accueillant plus tard l'oeuvre de Jacques Tati (existe-t-il en effet une seule séquence dans son cinéma où Monsieur Hulot use de l'objet-monnaie?). D'autres points de rapprochement pourraient être relevés tant la richesse du film est grande au regard des expériences formelles (la séquence du rêve d'Alfred Coccinelle, la pantomime de la mouche, plans d'insert au microscope, etc).
Le film propose aussi dans sa dernière partie une conception brechtienne de la représentation de groupes sociaux fortement clanisés. Tentant de pervertir dans un premier temps les règles de nature capitaliste gouvernant la mise en concurrence (c'est le temps du chacun pour soi quels que soient les moyens employés : le cafetier, la fanfare, les entreprises de pompes funèbres), chaque clan se regroupe dans un second temps sous une banderole homonyme dès que l'essence même du systême est mise en cause : un mort ne ressuscite pas, traduction : comme sujet vivant l'homme a une place bien circonscrite dans le systême de marché, comme sujet mort, il en a une autre; il n'est alors pas acceptacle que le sujet / objet s'arroge lui-même le pouvoir de changer de catégorie : " C'est anti-légal! " clame le patron restaurateur devenu hérault de son clan. On retrouve là une thématique de l'Opéra de qua't sous.
Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)