Zoo in Budapest (1933) de Rowland V. Lee
Extraordinaire année 1933 pour le cinéma fantastique américain. Qu'on en juge. Cette même année sont réalisés Island of Lost Souls (L'île du Docteur Moreau), de Erle K. Kenton, King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, Berkeley Square de Frank Lloyd, The Invisible Man de James Whale, Mystery of the Wax Museum (Masques de cire) de Michael Curtiz, Alice in Wonderland de Norman Z. McLeod et Zoo in Budapest de Rowland V. Lee.
1933 : année charnière dans la politique américaine. La crise économique est à son apogée. La société est gangrenée par un taux de chômage de près de 25% (13 millions de chômeurs recensés). La tâche de secourir les nécessiteux était laissée aux associations de bienfaisance privées qui se désintégrèrent une à une et aux autorités locales, ce qui conduisit à la quasi faillite de certaines villes. Le gouvernement fédéral s'abstenait d'intervenir soucieux avant tout de défendre l'équilibre des finances publiques. La politique ainsi suivie par le Président Hoover fût sanctionnée par une cuisante défaite électorale en 1932. La multiplication des grèves, l'explosion de mouvements sociaux devenaient difficilement contrôlables. Dans les campagnes, des comités d'action s'organisaient pour s'opposer aux saisies du fisc. L'armée fédérale était employée pour chasser de Washington les manifestations jugées les plus dangereuses. Une solution inespérée allait être trouvée à cette crise de tous les dangers pour le systême démocratique américain avec l'élection de Franklin Roosevelt qui pouvait s'enorgueillir d'un bilan de réalisations assez impressionnantes à la tête de l'état de New York en matière de services publics, d'aide aux chômeurs, de législation du travail.
Les films précités constituent alors un étonnant kaléidoscope des terreurs, des angoisses mais aussi des espoirs de ceux qui pouvaient encore se payer une place de cinéma. Au caractère foncièrement malsain des initiatives du Docteur Moreau (Charles Laughton) et des penchants nécrophiles d'Yvan Gregor (Lionel Atwill), à l'étonnante folie destructrice qui rongeait le Docteur Griffin (Claude Rains, ou plus exactement la voix de Claude Rains), allaient répondre Berkeley Square qui préfigurait Peter Ibbetson, et deux films à l'érotisme troublant qui abordèrent la question de l'humanisme à l'aune des relations entre la bête et l'homme (King Kong et Zoo in Budapest).
Rowland V. Lee figure parmi ces réalisateurs dont la biographie officielle demeure très mince. Homme très discret, secret même, il tourna néanmoins cinquante cinq films jusqu'en 1945 avant de prendre sa retraite comme metteur en scène à l'âge de 54 ans. Rowland V. Lee s'est surtout attaché au genre du drame historique. Dans le registre du fantastique (à supposer qu'un tel classement des genres puisse d'ailleurs être justifié par un ensemble de critères concordants et fiables), Rowland V. Lee a signé deux adaptations de Fu Manchu, invisibles à la télévision depuis de très nombreuses années, The Mysterious Dr Fu Manchu (1929) et The Return of Fu Manchu (1930), avec Warner Oland. En 1933, il tourne Zoo in Budapest et en 1939 il réalisera Son of Frankenstein qui a connu une assez belle destinée, et The Tower of London, avec Basil Rathbone, Boris Karloff et Vincent Price.
L'équipe technique de Zoo in Budapest est prestigieuse. Lee Garmes tout d'abord comme chef opérateur. Il paraît judicieux de rappeler que Lee Garmes venait de travailler avec Joseph von Sternberg sur trois de ces films ayant eu pour interprète principale Marlene Dietrich : Morocco (1930), Dishonored (Agent X-27, 1931) et Shangai Express (1932). Or, il y a à mon sens une technique d'éclairage enployée sur le visage de Loretta Young qui n'est pas sans point de comparaison intéressant avec les recherches menées sur les films précédents de Sternberg (le style Sternberg se fait même sentir lors de la séquence de l'arrivée en rang par deux de la myriade d'orphelines qui vont croiser Zani). Lee Garmes avait également démontré un brio exceptionnel dans le travail de extérieurs nuit dans Scarface d'Howard Hawks en 1932.
Aux côtés de Lee Garmes, William Darling, un grand nom du cinéma américain, hongrois d'origine et intervenant ici comme directeur artistique.William Darling avait déjà travaillé avec Friedrich Willhelm Murnau sur Four Devils en 1928 mais aussi avec Frank Borzage sur After Tomorrow (1932) et Frank Lloyd avec qui il était proche. Incontestablement, l'esprit Mittel Europa ne pouvait que souffler sur Zoo in Budapest. On doit également retenir le nom de Louis De Francesco à qui on doit une superbe partition musicale souvent exploitée comme contrepoint poétique et créant d'extraordinaires effets comme le rire de l'éléphant inscrit dans le récit par une très amusante sonorité de basson. Louis De Francesco s'est plu également à distiller des rythmes de danse hongroise sans alourdir le sens onirique des scènes entre Zani et Eve.
Zoo in Budapest étant un chef-d'oeuvre, rendons hommage à ceux qui ont su attirer l'attention sur la beauté de ce film. Alain Garsault tout d'abord qui dans un numéro 215 de la revue Positif, concluait son analyse du film en ces termes : " Pour Lee la vie est lumière et liberté, liberté des corps d'abord, proche de la liberté animale. Le zoo, microcosme de la société, semble une immense prison; passant chacun par une épreuve physique, les deux héros s'affranchissent des barrières pour obtenir une liberté totale. Où? Le dernier plan, une contreplongée sur le couple à cheval, par l'angle et par le cadre, coupe l'image de tout rapport avec le réel. Le conte se manifeste à ce moment , dans cette conclusion qui ouvre sur un royaume imaginaire ". Patrick Brion ensuite qui, après avoir été l'initiateur en 1978 de la découverte du film à la télévision au Cinéma de minuit, écrivit quelques années plus tard : " Alors que certains préfèrent des monstres ou des savants fous, le film de Rowland V. Lee a pour héros des êtres romanesques, marqués par la vie mais prêts à aimer et à se sacrifier. Le drame qu'ils vont vivredans un zoo livré à des animaux en fuite va contribuer, en pulvérisant les barrières sociales, à révéler une vérité différente des apparences de la vie quotidienne (...). Le film, qui n'aurait pu être qu'une chronique dramatique se transforme en une réflexion étrange et très attachante où l'on parle de l'amour, de la solitude, des rapports entre les hommes et les animaux, et de la tendresse, le tout dans une atmosphère surprenante et irréaliste "(in, Le cinéma fantastique, Editions De La Martinière, 1997). On proposera au lecteur de se reporter aussi au très bel entretien obtenu du réalisateur par Jean -Pierre Berthomé dans le numéro 220-221 (juillet-aout 1979) de la revue Positif.
Et pour conclure sur le film, quelques répliques inoubliables : Le Docteur Grunbaum à Zani : "- Au-delà de ces murs, se trouve le monde qui te gouverne ". Ou bien, Zani à Eve: "- Feeling alwright, but don't thinking...", ou bien encore de Zani à Eve lorsque celle-ci abandonne son uniforme d'orpheline : "- Vous avez mué! Votre plumage a changé ". Et une idée sublime de mise en scène lors de la première rencontre de Zani et de Eve : celui -ci s'approche d'elle sans un mot, met sa main sur son coeur et mime simplement ce coeur qui bat la chamade. Tout est dit.
Philippe Chiffaut-Moliard (tous droits réservés)