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Elles étaient douze femmes (1940), de Georges Lacombe

 

 

1er septembre 1939-10 mai 1940. Alors que déjà une partie de l'Europe est à feu et à sang (Espagne, Tchécoslovaquie, Pologne, Albanie, Finlande...), la France s'invente une expression : " La drôle de guerre ". Au demeurant durant l'été 1939, tout un pan du cinéma français (qu'il s'agisse de producteurs, acteurs ou techniciens) continuaient d'entretenir d'excellentes relations avec les studios berlinois. Mais la mobilisation étant nécessairement générale (du moins dans les mots), le petit monde du cinéma a dû également composer avec les circonstances. Les (petites) histoires du cinéma fourmillent d'anecdotes concernant le Bottin mondain de l'époque déguisé de guêtres. Dans un même élan national le public et ses stars entendaient partager l'adversité face à une Allemagne redevenue menaçante, quitte à devenir un peu amnésique sur les maux qui gangrenaient la société française.

Il n'empêche que du jour au lendemain les studios sont placés en chômage technique. De multiples films demeurent inachevés. Jusqu'en janvier 1940, aucun producteur ne se risque à lancer un nouveau projet. Cette situation s'avère très vite intenable d'autant que les Etats-Unis et l'Angleterre trouvent des parts de marchés inespérées face à l'inertie française. La production doit donc reprendre mais sous la surveillance du commissariat général à l'Information dirigé par Jean Giraudoux, chargé d'écarter toute initiative " déprimante, immorale ou fâcheuse pour la jeunesse ". Ainsi peut-on lire sous la plume d'un critique influent de Cinémonde, Raymond Berner : " Il ne peut être question que de tourner des films sains, des films propres, des films joyeux, des films gais. La censure est intransigeante à ce sujet, pour une fois, elle a raison ". Cela nous donne les inoubliables Les Musiciens du ciel de Georges Lacombe, Fausse alerte de Jacques de Baronchelli, Chantons quand même de Pierre Caron, etc. Elles étaient douze femmes s'inscrit dans cet édifiant corpus.

Comme l'indique le titre du film, douze femmes au générique et pas un seul homme (le dernier plan nous offre l'arrivée en ombre chinoise d'un permissionnaire accueilli par un regard hors champ). La situation scénaristique est probablement unique dans le cinéma français d'alors. " La drôle de guerre des sexes " (pour citer l'expression inventée par Noel Burch et Geneviève Sellier), est-elle alors au coeur du film ? Précisément pas. Yves Mirande, auteur du scénario et des dialogues, profite plutôt du canevas qui lui est proposé pour faire feu de tout bois et ridiculiser comme jamais la gent féminine.

Douze personnages féminins appartenant à trois générations (les " gamines" à peine majeures, les femmes de la trentaine, et la Duchesse, jouée par Françoise Rosay), constituant autant de cibles pour recevoir les traits acerbes d'un des plus grands mysogines du cinéma d'avant-guerre. Alors il y a celle qui vient de se marier mais qui est demeurée vierge ("- Ah des sensations, j'aimeraisi bien en avoir des sensations..."), son époux s'étant enivré le soir de la nuit de noces avant d'être mobilisé (!), celle qui radote quasi religieusement en rappelant à tout va que son mari et son fils sont au front, celle qui trompe la précédente en recevant justement des lettres passionnées du précité mari, celle qui n'arrive plus à dormir sans ses barbituriques, celle qui devient neurasthénique, celle qui choisit d'envoyer des cadeaux totalement superflus à son " homme " mobilisé, celle qui est princesse dans un pays " où elles sont toutes princesses ", celle qui veut entrer à la Comédie-Française, celle qui est trop gourde pour aligner trois phrases conséquentes d'affilée, celle qui se pâme pour un fils de la bonne bourgeoisie, on doit en oublier. Il y a aussi les deux bonnes. Et quand même une vague histoire, un peu stupide.

Et quelques moments méritant de figurer dans une anthologie de cette année 1940 : on pense à ce face- à- face entre Françoise Rosay (si grande par la taille) et Gaby Morlay (si petite par la taille). Il fallait oser cette nouvelle méchanceté.

 

Philippe Chiffaut-Moliard (2005)