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Pascal Manuel Heu

Le Temps du cinéma. EMILE VUILLERMOZ père de la critique cinématographique (1910-1930)

 

Le Temps du cinéma :
Émile Vuillermoz père de la critique cinématographique

préface de Pascal Ory (professeur à l'Université de Paris I)

L'Harmattan (2003)

 

 

Dès les années 1910-1920, la "question du cinéma" agite les milieux intellectuels et fait l'objet de violentes polémiques, notamment à propos de Charlot, qui préfigurent celles des années 1950 : le cinéma doit-il être reconnu comme un moyen d'expression artistique à part entière ou ne se limite-t-il qu'à la reproduction mécanique du vivant ou de spectacles préexistants (de théâtre ou de pantomime) ?
Ce livre présente un panorama des écrits sur le cinéma au temps du muet grâce à un examen minutieux de tout ce qui s'écrivit dans le journal Le Temps, dont le critique littéraire, Paul Souday, fut le plus irréductible adversaire du "Septième Art" naissant. Il décrit plus particulièrement l'œuvre et le combat d'Émile Vuillermoz (1878-1960), éminent critique musical et fondateur en 1916 de la critique de cinéma en France.
La plupart des interrogations que suscite encore le cinéma trouvent leur origine dans cette confrontation des discours cinéphile et cinéphobe, dont ce livre retrace l'émergence.


Cet ouvrage est issu d'un mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine qui a obtenu le prix Jean-Mitry (catégorie " Jeune chercheur "), décerné par l'Institut Jean-Vigo (Perpignan), ainsi qu'une mention pour le dixième anniversaire du prix Simone-Genevois (Paris).
Auteur d'articles parus dans 1895, Les Cahiers de la cinémathèque et CINéMAS, Pascal Manuel Heu poursuit ses recherches sur Émile Vuillermoz, la critique et la presse cinématographiques à l'Université de Paris I (sous la direction de Jean A. Gili).

 

* * * * *

 


Table des matières

 


Préface I


INTRODUCTION 1


PREMIÈRE PARTIE : ÉMILE VUILLERMOZ, JOURNALISTE AU TEMPS, ET LA NAISSANCE DE LA CRITIQUE DE CINÉMA EN FRANCE


Chapitre 1 : Apparition d'une chronique de critique de cinéma 9


L'initiative d'Émile Vuillermoz, critique musical, journaliste au Temps 10
- Le Temps, 10. - Émile Vuillermoz, 11. - " Devant l'écran " : les débuts d'une chronique de cinéma, 13.


Chapitre 2 : Proto-histoire de la critique de cinéma et irruption d'Émile Vuillermoz 19


1. Manifestes pour la critique, tentatives avortées et réalisations imparfaites dans la presse spécialisée 21
- Kinéma, 21. - Le Courrier cinématographique, 22. - Yhcam, 25. - G. Pierre-Martin, 26. - Hebdo-Film, Le Cinéma et L'Écho du cinéma réunis, Le Film, 27.


2. Rubriques pionnières dans la presse non spécialisée : prémices d'avant-guerre, précurseurs de 1916 .29
- Adolphe Brisson, 31. - Lucien Wahl, 32. - Comœdia, 34. - Le Journal, 36.
- Paris-Journal, 39. - Le Matin et Le Petit Parisien, 41. - Les Soirées de Paris, 41. - Le Carnet de la semaine et La Rampe, 42. - Excelsior et Le Gaulois, 46.
- Colette, Bissière, et quelques autres, 46.


3. Irruption d'Émile Vuillermoz, franc-tireur indésirable 51
- Émile Vuillermoz, premier critique complet, 51. - Réception de la chronique d'Émile Vuillermoz par les revues spécialisées : un projet incompris de la corporation ? ou trop bien compris ? 52.


Chapitre 3 : Émile Vuillermoz, la naissance de la critique et les historiens 57


- Émile Vuillermoz, figure délaissée de la critique de cinéma, 57. - Un critique musical avant tout ? 59. - Petite étude historiographique : un critique occulté par l'importance accordée à Louis Delluc, 60. - René Jeanne / Charles Ford, 61. - Marcel Tariol, 63.
- Jean Mitry, 66. - Pierre Lherminier, 68. - Richard Abel, 70. - Nourredine Ghali, 72.
- Émile Vuillermoz, père de la critique de cinéma en France, 73.


DEUXIÈME PARTIE : ÉMILE VUILLERMOZ, CRITIQUE DE CINÉMA DU JOURNAL LE TEMPS 77


Chapitre 1 : Évolution de la chronique d'Émile Vuillermoz 79


1. Périodicité, volume, emplacement 79
- Deux séries d'articles bien distinctes, 79. - 1919-1922 : période creuse inexpliquée, 80. - Dispersion d'Émile Vuillermoz, 82.


2. Émile Vuillermoz, critique reconnu et intégré aux réseaux de cinéphilie des années vingt 84


3. Liberté d'Émile Vuillermoz : la chronique d'un critique plutôt que celle d'un journal 88


Chapitre 2 : Conception et pratique de la critique : des " possibilités " à découvrir, des entraves à dénoncer 93


1. La " promesse obscure et lointaine d'un avenir insoupçonnable " : défense du cinéma comme art du futur 93
- Une " critique prospective ", 94.


2. Influence d'Émile Vuillermoz ? 97
- L'offensive tous azimuts, 97. - Un critique écouté ? 100. - Entre enthousiasme et désenchantement, entre amertume et persévérance, 102.


Chapitre 3 : Comment parler d'un art appelé à émerger 105


1. Les " droits du néologisme dans la cinématographie " 105
- Apport d'Émile Vuillermoz au lexique du cinéma, 106.


2. Aperçu de quelques principes régissant la création linguistique dans les textes d'Émile Vuillermoz sur le cinéma 110
- Rythme de la création, 110. - Le goût des périphrases, 111. - Profusion des analogies et des métaphores, 112. - Personnification du cinéma, 117.


Chapitre 4 : Le souci du cinéma : aperçu de quelques-unes des positions du critique 119


1. L'admonestation de pouvoirs publics négligents 119


2. L'" antagonisme cinématographique franco-américain " 120
- Un cinéma français en crise depuis la guerre, 121. - Querelle avec Charles Pathé sur les moyens d'exporter le film français, 122. - Le contingentement, palliatif dérisoire, 124. - Culture européenne contre industrie américaine, 125.


3. Le tournant du parlant 126


TROISIÈME PARTIE : POSITION DU CINÉMA DANS LE JOURNAL LE TEMPS 129


Chapitre 1 : Programmes et annonces 131


1.1916-1922 : Une " attraction " parmi d'autres 131
- Rubriques " THÉÂTRES " et " Spectacles du [...] " : le cinéma comme " attraction ", 131. - Procédés publicitaires propres aux annonces des exploitants, 132. - Très relative indépendance du Temps vis-à-vis des exploitants, 135


2.1922-1928 : À la recherche d'un statut particulier 136
- Des marques de distinction : création d'une sous-rubrique " Les Cinémas " et d'un " Courrier cinématographique ", 136. - Placards publicitaires, 139. - Francis Mair, courriériste cinématographique du Temps, 141.


3.1929 : Distinction d'une rubrique à part entière 143
- Maurice Bex, nouveau courriériste du Temps, 144. - Nouvelle disposition de la rubrique " Spectacles du [...] ", 145. - Apparition d'une rubrique " Le Cinéma ", 145.


Chapitre 2 : Le cinéma vu par les rédacteurs du Temps 147


1. Cinéma et société 147
- L'écho donné aux procès dénonçant " le cinéma pervertisseur qui apprend comment on vole et comment on tue ", 148. - " avant tout, un merveilleux instrument d'informations ", 150. - " le film tout-puissant ", 152.


2. Théâtre et cinéma 154
- De " l'avenir du cinématographe " au " théâtre de l'avenir ", 154.
- La concurrence du " théâtre du public impatient ", 156.


3. Le passage du muet au parlant 158
- Une soudaine nostalgie, 158. - La nécessité plus impérieuse que jamais pour le théâtre de se démarquer du cinéma, 159.


QUATRIÈME PARTIE : PAUL SOUDAY, ÉMILE VUILLERMOZ ET LA CINÉPHOBIE 163


Qu'est-ce que la cinéphobie ? 165


Chapitre 1 : La querelle de 1927 171


1. Paul Souday : présentation du personnage 171
- Carrière et réputation du journaliste, 171. - Première escarmouche, 173.


2. Charlot : personnage central des controverses sur le cinéma 174
- Rebondissement d'une querelle déjà ancienne, 174. - Une querelle qui s'amplifie, 178.


3. Anatole France, caution fragile 180
- Le recours à l'avis du maître, 180. - Inconstance d'Anatole France, 181.


4. Paul Souday, cinéphobe en chef 184
- Le plus vilipendé des cinéphobes ? 184. - Persévérance de Paul Souday, 186.


Chapitre 2 : La querelle de 1917 189


1. Paul Souday, cinéphobe de toujours 189
- Jacques de Baroncelli, témoin d'une première diatribe contre le cinéma, et contre Max Linder en particulier, 189. - 1915-1916 : premières piques lancées à un " divertissement " " presque touchant par sa médiocrité ", 191.


2. 1917 : l'unique confrontation directe sur le cinéma entre Émile Vuillermoz et Paul Souday 193
- Laurent Tailhade, détonateur de la polémique, 193. - Une dispute autour de Bergson et le cinéma, 194.


3. Un cinéaste dans la bataille : Marcel L'Herbier 196


Chapitre 3 : Une opposition lancinante, indirecte mais durable 199


1. Trace de cet affrontement dans tous les écrits d'Émile Vuillermoz sur le cinéma 199
- Accord partiel d'Émile Vuillermoz avec certaines positions cinéphobes, 199.
- La cinéphobie, préoccupation constante d'Émile Vuillermoz, 201. - En quoi la vision du cinéma d'Émile Vuillermoz s'est en partie constituée contre la cinéphobie, 202.


2. Des adversaires irréductibles 205
- Dispute à distance entre Paul Souday et Émile Vuillermoz, 205. - Cinéphobe par ignorance et par refus de connaître ? ou par rejet du monde moderne ? 207.
- 1930. Le combat continue : Georges Duhamel, nouvelle figure emblématique de la cinéphobie, 210.

 

CONCLUSION. 213


ANNEXES 217


Annexe n°I : textes d'Émile Vuillermoz 218


· Le Temps : " L'Écran " (23 novembre 1916), 218. - " Devant l'écran " (10 octobre 1917), 220. - " Hermès et le silence " (9 mars 1918), 221.
- " Routine " (16 juin 1918), 224. - " Courrier cinématographique " (11 novembre 1922), 226. - " Une expérience " (2 février 1929), 228.
· Les Annales politiques et littéraires : propos d'Émile Vuillermoz (ainsi que de Lucien Wahl et Léon Moussinac) sur la critique cinématographique, recueillis par Max Frantel (5 septembre 1926), 226.


Annexe n°II : textes de Paul Souday et réponses 230


· Paul Souday : " Une Candidature " (Le Temps, 29 décembre 1915), 230. - " Au Cinéma " (Le Temps, 8 septembre 1916), 231. - " Bergsonisme et Cinéma " (Paris-Midi, 12 octobre 1917), 232. - " Le Cinéma à l'École et à l'Opéra " (Paris-Midi, 25 mars 1921), 233. - " Le Cinéma n'est pas un art " (La Dépêche de Toulouse, 29 mai 1927), 236. - " Sur le Cinéma. Réponse de Paul Souday à M. Jean de Pierrefeu " (Les Nouvelles Littéraires, 18 juin 1927), 240. - " Conversations avec Anatole France " (La Dépêche de Toulouse, 29 juin 1927), 242. - " À M. André Lang " (Les Annales politiques et littéraires, 1er août 1927), 243.
· Réponses à Paul Souday : Louis Durieux (" Entreprise d'abrutissement public ", Cinémagazine, 18 février 1927), 235. - Jean de Pierrefeu (" M. Souday contre le cinéma ", Les Nouvelles Littéraires, 11 juin 1927), 237.


Annexe n°III : textes d'autres rédacteurs du Temps 244


- Jules Claretie : " La Vie à Paris " (13 février 1896 ; 14 juin 1912), 244 et 245.
- Réponses de Jules Claretie (31 juillet 1912) et d'Abel Hermant (18 août 1912) à une enquête de Serge Basset, pour Le Figaro, 246. - Jules Bertaut : " L'écran et la vie " (3 mai 1916), 247. - Édouard Bourdet : " Sur la "crise du Théâtre" " (23 juillet 1928), 248.


Annexe n°IV : Courriers, échos et communiqués promotionnels 249


1. Annonces publicitaires 249
2. Échos du " Courrier cinématographique " 252
3. " Courrier de l'écran " de Francis Mair 253
4. " Courrier de l'écran " de Maurice Bex 254
5. Placards publicitaires 256


Annexe n°V : Index des noms et des titres cités par Émile Vuillermoz dans ses chroniques cinématographiques du Temps de 1916 à 1929 260


1. Noms 261
- 1.1. Acteurs et personnages, 261. - 1.2. Auteurs, 263. - 1.3. Collaborateurs (techniciens, musiciens, etc.), 266. - 1.4. Écrivains (ou scientifiques, musiciens), 266. - 1.5 Artistes, 267. - 1.6. Producteurs, exploitants, directeurs de salles, etc. 267. - 1.7. Institutions du cinéma, manifestations diverses et personnalités officielles ayant un rapport avec le cinéma, 268. - 1.8. Journalistes, conférenciers, auteurs d'études sur le cinéma ou personnes ayant émis un avis sur tel ou tel aspect du cinéma, 270. - 1.9. Cinéphobes, 273. - 1.10. Précurseurs, inventeurs et inventions du cinéma, 273. - 1.11. Autres noms, 274.


2. Titres 274
- 2.1. Films, 274. - 2.2. Livres (ou brochures), 279. - 2.3. Journaux, revues où ont paru des textes sur le cinéma, 279.
Annexe n°VI : Index des termes et expressions relatifs au cinéma utilisés par Émile Vuillermoz dans les textes de la série " Devant l'écran " du Temps 281


SOURCES 287


BIBLIOGRAPHIE 294


INDEX 299


1. Noms (de personnes et de personnages) 300
2. Titres (publications) 304
3. Films 308


TABLE DES MATIÈRES 309


TABLE DES ILLUSTRATIONS

 

* * * * *

 


D'une incertaine indépendance de la critique :
le cas d'Émile Vuillermoz
d'après un document de Jean Mitry, 1926

 

Extrait du livre de Pascal Manuel HEU,
"Le Temps" du cinéma : Émile Vuillermoz, père de la critique cinématographique,
paru aux éditions L'Harmattan en octobre 2003


La question cruciale de l'indépendance de la critique de cinéma s'est posée avec acuité dès ses origines. Elle revient tout particulièrement comme un leitmotiv dans de nombreux débats, enquêtes et articles polémiques à la fin des années vingt, aussi bien dans la presse spécialisée que dans la presse d'information générale, presque tous les critiques semblant chercher à savoir ce qu'il en était pour chacun de leurs confrères. Or, à l'orée de ces mêmes années vingt, une personnalité prestigieuse a acquis une très grande réputation dans les milieux de la cinéphilie française, ce qui lui valut d'être alors constamment cité parmi les quelques critiques qui comptaient, ceux dont la compétence et l'indépendance n'étaient jamais mis en doute. Il s'agit d'un journaliste et critique d'arts aujourd'hui principalement connu comme historien de la musique : Émile Vuillermoz (1878-1960), dont on oublie encore trop souvent qu'il fut aussi en 1916 le fondateur de la critique de cinéma en France, dans un journal dont il demeura l'unique critique jusqu'à sa disparition en 1942, Le Temps, ancêtre du Monde. Les archives du Temps n'étant à notre connaissance pas accessibles, et l'intérêt de leur consultation sur ce point étant de toute façon très aléatoire, de même que celle des archives des firmes cinématographiques, comment est-il possible de se faire une idée un tant soit peu précise de la marge de manœuvre qui était accordée à Émile Vuillermoz ou de celle qu'il pouvait se ménager ?


Contrairement à plusieurs concurrents (notamment Excelsior, Le Figaro, Comœdia ou Le Populaire), Le Temps ne proposa jamais à ses lecteurs une page hebdomadaire entièrement consacrée au cinéma, se contentant durant les années vingt d'une rubrique de petite taille reléguée en fin de journal. Comme le fit remarquer Lionel Landry en 1927, dans un article sur " Le Rôle de la critique ", la rubrique du Temps n'était guère mise en valeur :
" La critique cinégraphique [...] n'existe pas ou à peine. Je lis trois journaux importants, suivis dans les milieux d'affaires, Le Temps, Le Figaro, L'Information. La critique dramatique de Pierre Masson, de Robert de Flers, d'Antoine s'étale, importante, au bas de la première page. Je vais chercher à la seconde ou à la troisième la critique cinégraphique de Lucien Wahl, à la quatrième ou à la cinquième celle d'Émile Vuillermoz, parce que je sais qu'elles y sont ; l'indifférent aux choses de l'écran ne les remarquera même pas. "


La rédaction du Temps avait-elle seulement le souci d'assurer la continuité de cette rubrique ? Rien n'est moins sûr. À deux reprises, des articles furent certes signés par " intérim " (24 mars et 21 juillet 1923). Mais personne ne fut chargé de remplacer Émile Vuillermoz en août et septembre 1929 : la responsabilité de cette chronique incombait pleinement à Émile Vuillermoz, dont la constance masquait le peu d'intérêt de la direction pour le cinéma. Comment expliquer autrement que, dans ses mémoires , Jacques Chastenet, directeur du Temps pendant les années trente, ne cite pas non plus Émile Vuillermoz parmi les " piliers du journal ", parmi ces " chroniqueurs dont les feuilletons paraissent une fois par semaine " ? J'en passe... ", prend-il soin de s'excuser. Comme par hasard, le responsable du feuilleton cinématographique fait partie des oubliés. Cette situation n'était pas forcément préjudiciable à la qualité de sa chronique ; elle peut même avoir favorisé son indépendance.

Amable Jameson, dans un article sur la presse cinématographique paru le 1er juillet 1931 dans La Revue du cinéma (n°24, p.15-22), estime que L'Ami du Peuple et L'Ami du Peuple du Soir furent " longtemps les seuls quotidiens français d'informations où la critique n'était pas esclave des contrats de publicité ", en vertu du raisonnement suivant, qu'il est tentant de reprendre pour expliquer les relations entre Émile Vuillermoz et la direction du Temps : " le mépris de la direction pour le cinéma aidant, [on pouvait] écrire tranquillement ce qu'on voulait. "


Néanmoins, un épisode que René Clair a relaté dans un livre, Cinéma d'hier, cinéma d'aujourd'hui (pages 241-242), qui mêle la reprise d'articles rédigés de 1922 à 1935 et les commentaires qu'ils inspirent bien des années après à leur auteur , incite à s'interroger sur la liberté de manœuvre que la direction du Temps était disposée à accorder à ses rédacteurs. À la parution, le 18 juillet 1932, de l'article " Du théâtre au cinéma " qu'il avait donné au Temps, René Clair eut la surprise de découvrir que deux passages, où il mettait en cause " la dictature absolue de quelques groupes industriels ou financiers " sur le cinéma, avaient été supprimés . Émile Vuillermoz ne s'étant pas assigné pour tâche, dans Le Temps, de passer tous les films de la semaine en revue, il est assez difficile d'évaluer s'il s'est jamais abstenu d'éreinter quelque film que ce soit. La question de l'indépendance du critique est de toute façon très difficile à appréhender pour l'historien, dont l'analyse ne devrait pas reposer exclusivement sur la lecture de la presse. Car, d'un journaliste presque toujours louangeur, on peut déduire la partialité, certes, mais pour un critique, des documents d'ordre privé seraient nécessaires pour étayer des suppositions .


Cette question est d'autant plus délicate que l'incertitude planait déjà à l'époque, comme l'atteste l'examen de la réponse que donna Jean Mitry à une enquête de Léon Moussinac sur un " statut possible de la critique cinématographique ", publiée dans L'Humanité le 19 novembre 1926. Comme beaucoup de ses confrères (par exemple Jean Prévost , Georges Charensol , René Guy-Grand , Gaston Pagès ), Jean Mitry cite Émile Vuillermoz parmi les rares " véritables critiques " (avec René Jeanne et Lucien Wahl), c'est-à-dire ceux qui se distinguaient des corrompus vendant de la page aux plus offrants des producteurs, des " agents de publicité camouflés en critiques " que Jean Mitry, dans la fougue de ses vingt-deux ans, se faisait un " devoir " de pourfendre et de " démasquer au public ".

Cependant, Jean Mitry prétend également, de manière un peu sibylline, que " Vuillermoz " " ne p[ouvait] pas toujours dire ce qu'[il] pens[ait] ". Bien que le texte publié dans L'Humanité paraisse sans équivoque, il demeure imprécis : qu'entendait-il par là ? Pourquoi Jean Mitry n'a-t-il pas donné d'exemple de restriction à la libre expression chez les critiques unanimement considérés, y compris par lui-même, comme les plus honnêtes ? Il n'est tout simplement pas sûr qu'il l'aurait pu. Car la réponse manuscrite de Jean Mitry, conservée dans le fonds Léon-Moussinac du Département des Arts du Spectacle de la Bibliothèque Nationale, montre que, sur ce point, son opinion n'était sans doute pas aussi tranchée qu'il y paraît.

On y découvre que la certitude dont il semblait faire preuve dans la version imprimée provient, pour partie, de l'absence de marge dans un quotidien. Dans la version manuscrite, la restriction apportée par Jean Mitry (" mais ne peuvent pas toujours dire ce qu'ils pensent ") a en effet été ajoutée en marge. Or, dans le texte imprimé, elle prend une toute autre force en suivant immédiatement la mention des " véritables critiques ". Dans un cas, Jean Mitry semble disposer d'informations précises lui permettant d'affirmer qu'Émile Vuillermoz, René Jeanne et Lucien Wahl devaient parfois se censurer, même s'il ne les livre pas au lecteur ; dans l'autre, cela ressemble plutôt à une supposition, le résultat d'une intuition et du climat de suspicion généralisée. Mais on peut s'apercevoir, en faisant retour à la version finalement imprimée dans L'Humanité, qu'a été rajouté l'adverbe " absolument ", ce qui a également pour effet d'accroître le sentiment d'indétermination, d'indécision.

Ainsi, l'existence de trois versions différentes de ce fragment de texte montre-t-elle que, si l'on pouvait assez facilement se faire une opinion à propos d'un Jean Chataigner, qui fut à la fois vice-président du Syndicat français des directeurs de cinéma et président de l'Association professionnelle de la presse cinématographique, il était sans aucun doute beaucoup plus difficile de savoir avec certitude si Émile Vuillermoz ou Lucien Wahl ne suivaient que la voix de leur conscience. Jean Mitry ne pouvait croire qu'il leur était possible de dire absolument tout ce qu'ils voulaient, mais il n'aurait probablement pas pu dire pourquoi. Il n'est pas certain que nous soyons à même de nous forger une opinion plus assurée que la sienne.


Toutefois, les attaques récurrentes formulées par Émile Vuillermoz dans Le Temps, contre " la commercialisation redoutable " du cinéma (26 janvier 1929), contre la " veulerie " des exploitants (15 octobre 1927) et l'inconséquence des " industriels du film ", contre " la sottise " des " commerçants de l'écran " (3 septembre 1927), notamment français, qui traitaient le film comme une vulgaire marchandise, n'ont rien à envier à celles que Le Temps refusa de publier sous la plume de René Clair : elles ne sont pas moins vigoureuses et souvent plus précises. Mais peut-être les thèses de René Clair furent-elles jugées plus dangereuses car elles le conduisaient à contester " le système économique et politique qui nous régit actuellement ", c'est-à-dire le libéralisme cher à la direction du Temps, pente sur laquelle Émile Vuillermoz ne se laissait pas facilement entraîner ; ce fut néanmoins le cas dans un texte inspiré par l'enquête mentionnée plus haut :
" [...] il est évident que " dans le cadre de l'économie actuelle ", c'est d'un miracle seul que nous pouvons attendre l'évasion du commerce de la pellicule dans le domaine de l'art, aux portes duquel tant d'archanges exterminateurs brandissent des épées flamboyantes. "


Nous n'avons, en tout cas, pas connaissance qu'Émile Vuillermoz se soit jamais plaint de ne pas pouvoir écrire tout ce qu'il voulait dans Le Temps :
" Il n'y a pas, à proprement parler, de critique cinématographique en France. On compte sur ses doigts, les doigts d'une seule main, les grands journaux qui ont autorisé un de leurs rédacteurs à dire franchement ce qu'il pense d'un film soumis à son appréciation " (Émile Vuillermoz, réponse à une enquête de Max Frantel, Les Annales politiques et littéraires, 5 septembre 1926).
La lecture des chroniques d'Émile Vuillermoz incite à compter Le Temps parmi ces journaux, que cette autorisation ait été tacite ou formelle.

 

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