Pascal Manuel Heu
Le Temps du cinéma. EMILE VUILLERMOZ père de la critique cinématographique (1910-1930)
Le Temps du cinéma :
Émile Vuillermoz père de la critique cinématographique
préface de Pascal Ory (professeur à l'Université de Paris I)
L'Harmattan (2003)
Dès les années 1910-1920, la "question
du cinéma" agite les milieux intellectuels et fait l'objet de violentes
polémiques, notamment à propos de Charlot, qui préfigurent
celles des années 1950 : le cinéma doit-il être reconnu
comme un moyen d'expression artistique à part entière ou ne se
limite-t-il qu'à la reproduction mécanique du vivant ou de spectacles
préexistants (de théâtre ou de pantomime) ?
Ce livre présente un panorama des écrits sur le cinéma
au temps du muet grâce à un examen minutieux de tout ce qui s'écrivit
dans le journal Le Temps, dont le critique littéraire, Paul Souday, fut
le plus irréductible adversaire du "Septième Art" naissant.
Il décrit plus particulièrement l'uvre et le combat d'Émile
Vuillermoz (1878-1960), éminent critique musical et fondateur en 1916
de la critique de cinéma en France.
La plupart des interrogations que suscite encore le cinéma trouvent leur
origine dans cette confrontation des discours cinéphile et cinéphobe,
dont ce livre retrace l'émergence.
Cet ouvrage est issu d'un mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine
qui a obtenu le prix Jean-Mitry (catégorie " Jeune chercheur "),
décerné par l'Institut Jean-Vigo (Perpignan), ainsi qu'une mention
pour le dixième anniversaire du prix Simone-Genevois (Paris).
Auteur d'articles parus dans 1895, Les Cahiers de la cinémathèque
et CINéMAS, Pascal Manuel Heu poursuit ses recherches sur Émile
Vuillermoz, la critique et la presse cinématographiques à l'Université
de Paris I (sous la direction de Jean A. Gili).
* * * * *
Table des matières
Préface I
INTRODUCTION 1
PREMIÈRE PARTIE : ÉMILE VUILLERMOZ, JOURNALISTE AU TEMPS, ET LA
NAISSANCE DE LA CRITIQUE DE CINÉMA EN FRANCE
Chapitre 1 : Apparition d'une chronique de critique de cinéma 9
L'initiative d'Émile Vuillermoz, critique musical, journaliste au Temps
10
- Le Temps, 10. - Émile Vuillermoz, 11. - " Devant l'écran
" : les débuts d'une chronique de cinéma, 13.
Chapitre 2 : Proto-histoire de la critique de cinéma et irruption d'Émile
Vuillermoz 19
1. Manifestes pour la critique, tentatives avortées et réalisations
imparfaites dans la presse spécialisée 21
- Kinéma, 21. - Le Courrier cinématographique, 22. - Yhcam, 25.
- G. Pierre-Martin, 26. - Hebdo-Film, Le Cinéma et L'Écho du cinéma
réunis, Le Film, 27.
2. Rubriques pionnières dans la presse non spécialisée
: prémices d'avant-guerre, précurseurs de 1916 .29
- Adolphe Brisson, 31. - Lucien Wahl, 32. - Comdia, 34. - Le Journal,
36.
- Paris-Journal, 39. - Le Matin et Le Petit Parisien, 41. - Les Soirées
de Paris, 41. - Le Carnet de la semaine et La Rampe, 42. - Excelsior et Le Gaulois,
46.
- Colette, Bissière, et quelques autres, 46.
3. Irruption d'Émile Vuillermoz, franc-tireur indésirable 51
- Émile Vuillermoz, premier critique complet, 51. - Réception
de la chronique d'Émile Vuillermoz par les revues spécialisées
: un projet incompris de la corporation ? ou trop bien compris ? 52.
Chapitre 3 : Émile Vuillermoz, la naissance de la critique et les historiens
57
- Émile Vuillermoz, figure délaissée de la critique de
cinéma, 57. - Un critique musical avant tout ? 59. - Petite étude
historiographique : un critique occulté par l'importance accordée
à Louis Delluc, 60. - René Jeanne / Charles Ford, 61. - Marcel
Tariol, 63.
- Jean Mitry, 66. - Pierre Lherminier, 68. - Richard Abel, 70. - Nourredine
Ghali, 72.
- Émile Vuillermoz, père de la critique de cinéma en France,
73.
DEUXIÈME PARTIE : ÉMILE VUILLERMOZ, CRITIQUE DE CINÉMA
DU JOURNAL LE TEMPS 77
Chapitre 1 : Évolution de la chronique d'Émile Vuillermoz 79
1. Périodicité, volume, emplacement 79-
Deux séries d'articles bien distinctes, 79. - 1919-1922 : période
creuse inexpliquée, 80. - Dispersion d'Émile Vuillermoz, 82.
2. Émile Vuillermoz, critique reconnu et intégré aux réseaux
de cinéphilie des années vingt 84
3. Liberté d'Émile Vuillermoz : la chronique d'un critique plutôt
que celle d'un journal 88
Chapitre 2 : Conception et pratique de la critique : des " possibilités
" à découvrir, des entraves à dénoncer 93
1. La " promesse obscure et lointaine d'un avenir insoupçonnable
" : défense du cinéma comme art du futur 93
- Une " critique prospective ", 94.
2. Influence d'Émile Vuillermoz ? 97- L'offensive
tous azimuts, 97. - Un critique écouté ? 100. - Entre enthousiasme
et désenchantement, entre amertume et persévérance, 102.
Chapitre 3 : Comment parler d'un art appelé à émerger 105
1. Les " droits du néologisme dans la cinématographie "
105- Apport d'Émile Vuillermoz au lexique
du cinéma, 106.
2. Aperçu de quelques principes régissant la création linguistique
dans les textes d'Émile Vuillermoz sur le cinéma 110
- Rythme de la création, 110. - Le goût des périphrases,
111. - Profusion des analogies et des métaphores, 112. - Personnification
du cinéma, 117.
Chapitre 4 : Le souci du cinéma : aperçu de quelques-unes des
positions du critique 119
1. L'admonestation de pouvoirs publics négligents 119
2. L'" antagonisme cinématographique franco-américain "
120
- Un cinéma français en crise depuis la guerre, 121. - Querelle
avec Charles Pathé sur les moyens d'exporter le film français,
122. - Le contingentement, palliatif dérisoire, 124. - Culture européenne
contre industrie américaine, 125.
3. Le tournant du parlant 126
TROISIÈME PARTIE : POSITION DU CINÉMA DANS LE JOURNAL LE TEMPS
129
Chapitre 1 : Programmes et annonces 131
1.1916-1922 : Une " attraction " parmi d'autres 131
- Rubriques " THÉÂTRES " et " Spectacles du [...]
" : le cinéma comme " attraction ", 131. - Procédés
publicitaires propres aux annonces des exploitants, 132. - Très relative
indépendance du Temps vis-à-vis des exploitants, 135
2.1922-1928 : À la recherche d'un statut particulier 136
- Des marques de distinction : création d'une sous-rubrique " Les
Cinémas " et d'un " Courrier cinématographique ",
136. - Placards publicitaires, 139. - Francis Mair, courriériste cinématographique
du Temps, 141.
3.1929 : Distinction d'une rubrique à part entière 143
- Maurice Bex, nouveau courriériste du Temps, 144. - Nouvelle disposition
de la rubrique " Spectacles du [...] ", 145. - Apparition d'une rubrique
" Le Cinéma ", 145.
Chapitre 2 : Le cinéma vu par les rédacteurs du Temps 147
1. Cinéma et société 147
- L'écho donné aux procès dénonçant "
le cinéma pervertisseur qui apprend comment on vole et comment on tue
", 148. - " avant tout, un merveilleux instrument d'informations ",
150. - " le film tout-puissant ", 152.
2. Théâtre et cinéma 154
- De " l'avenir du cinématographe " au " théâtre
de l'avenir ", 154.
- La concurrence du " théâtre du public impatient ",
156.
3. Le passage du muet au parlant 158
- Une soudaine nostalgie, 158. - La nécessité plus impérieuse
que jamais pour le théâtre de se démarquer du cinéma,
159.
QUATRIÈME PARTIE : PAUL SOUDAY, ÉMILE VUILLERMOZ ET LA CINÉPHOBIE
163
Qu'est-ce que la cinéphobie ? 165
Chapitre 1 : La querelle de 1927 171
1. Paul Souday : présentation du personnage 171
- Carrière et réputation du journaliste, 171. - Première
escarmouche, 173.
2. Charlot : personnage central des controverses sur le cinéma 174
- Rebondissement d'une querelle déjà ancienne, 174. - Une querelle
qui s'amplifie, 178.
3. Anatole France, caution fragile 180
- Le recours à l'avis du maître, 180. - Inconstance d'Anatole France,
181.
4. Paul Souday, cinéphobe en chef 184
- Le plus vilipendé des cinéphobes ? 184. - Persévérance
de Paul Souday, 186.
Chapitre 2 : La querelle de 1917 189
1. Paul Souday, cinéphobe de toujours 189
- Jacques de Baroncelli, témoin d'une première diatribe contre
le cinéma, et contre Max Linder en particulier, 189. - 1915-1916 : premières
piques lancées à un " divertissement " " presque
touchant par sa médiocrité ", 191.
2. 1917 : l'unique confrontation directe sur le cinéma entre Émile
Vuillermoz et Paul Souday 193
- Laurent Tailhade, détonateur de la polémique, 193. - Une dispute
autour de Bergson et le cinéma, 194.
3. Un cinéaste dans la bataille : Marcel L'Herbier 196
Chapitre 3 : Une opposition lancinante, indirecte mais durable 199
1. Trace de cet affrontement dans tous les écrits d'Émile Vuillermoz
sur le cinéma 199
- Accord partiel d'Émile Vuillermoz avec certaines positions cinéphobes,
199.
- La cinéphobie, préoccupation constante d'Émile Vuillermoz,
201. - En quoi la vision du cinéma d'Émile Vuillermoz s'est en
partie constituée contre la cinéphobie, 202.
2. Des adversaires irréductibles 205
- Dispute à distance entre Paul Souday et Émile Vuillermoz, 205.
- Cinéphobe par ignorance et par refus de connaître ? ou par rejet
du monde moderne ? 207.
- 1930. Le combat continue : Georges Duhamel, nouvelle figure emblématique
de la cinéphobie, 210.
CONCLUSION. 213
ANNEXES 217
Annexe n°I : textes d'Émile Vuillermoz 218
· Le Temps : " L'Écran " (23 novembre 1916), 218. -
" Devant l'écran " (10 octobre 1917), 220. - " Hermès
et le silence " (9 mars 1918), 221.
- " Routine " (16 juin 1918), 224. - " Courrier cinématographique
" (11 novembre 1922), 226. - " Une expérience " (2 février
1929), 228.
· Les Annales politiques et littéraires : propos d'Émile
Vuillermoz (ainsi que de Lucien Wahl et Léon Moussinac) sur la critique
cinématographique, recueillis par Max Frantel (5 septembre 1926), 226.
Annexe n°II : textes de Paul Souday et réponses 230
· Paul Souday : " Une Candidature " (Le Temps, 29 décembre
1915), 230. - " Au Cinéma " (Le Temps, 8 septembre 1916), 231.
- " Bergsonisme et Cinéma " (Paris-Midi, 12 octobre 1917),
232. - " Le Cinéma à l'École et à l'Opéra
" (Paris-Midi, 25 mars 1921), 233. - " Le Cinéma n'est pas
un art " (La Dépêche de Toulouse, 29 mai 1927), 236. - "
Sur le Cinéma. Réponse de Paul Souday à M. Jean de Pierrefeu
" (Les Nouvelles Littéraires, 18 juin 1927), 240. - " Conversations
avec Anatole France " (La Dépêche de Toulouse, 29 juin 1927),
242. - " À M. André Lang " (Les Annales politiques et
littéraires, 1er août 1927), 243.
· Réponses à Paul Souday : Louis Durieux (" Entreprise
d'abrutissement public ", Cinémagazine, 18 février 1927),
235. - Jean de Pierrefeu (" M. Souday contre le cinéma ", Les
Nouvelles Littéraires, 11 juin 1927), 237.
Annexe n°III : textes d'autres rédacteurs du Temps 244
- Jules Claretie : " La Vie à Paris " (13 février 1896
; 14 juin 1912), 244 et 245.
- Réponses de Jules Claretie (31 juillet 1912) et d'Abel Hermant (18
août 1912) à une enquête de Serge Basset, pour Le Figaro,
246. - Jules Bertaut : " L'écran et la vie " (3 mai 1916),
247. - Édouard Bourdet : " Sur la "crise du Théâtre"
" (23 juillet 1928), 248.
Annexe n°IV : Courriers, échos et communiqués promotionnels
249
1. Annonces publicitaires 249
2. Échos du " Courrier cinématographique " 252
3. " Courrier de l'écran " de Francis Mair 253
4. " Courrier de l'écran " de Maurice Bex 254
5. Placards publicitaires 256
Annexe n°V : Index des noms et des titres cités par Émile
Vuillermoz dans ses chroniques cinématographiques du Temps de 1916 à
1929 260
1. Noms 261
- 1.1. Acteurs et personnages, 261. - 1.2. Auteurs, 263. - 1.3. Collaborateurs
(techniciens, musiciens, etc.), 266. - 1.4. Écrivains (ou scientifiques,
musiciens), 266. - 1.5 Artistes, 267. - 1.6. Producteurs, exploitants, directeurs
de salles, etc. 267. - 1.7. Institutions du cinéma, manifestations diverses
et personnalités officielles ayant un rapport avec le cinéma,
268. - 1.8. Journalistes, conférenciers, auteurs d'études sur
le cinéma ou personnes ayant émis un avis sur tel ou tel aspect
du cinéma, 270. - 1.9. Cinéphobes, 273. - 1.10. Précurseurs,
inventeurs et inventions du cinéma, 273. - 1.11. Autres noms, 274.
2. Titres 274
- 2.1. Films, 274. - 2.2. Livres (ou brochures), 279. - 2.3. Journaux, revues
où ont paru des textes sur le cinéma, 279.
Annexe n°VI : Index des termes et expressions relatifs au cinéma
utilisés par Émile Vuillermoz dans les textes de la série
" Devant l'écran " du Temps 281
SOURCES 287
BIBLIOGRAPHIE 294
INDEX 299
1. Noms (de personnes et de personnages) 300
2. Titres (publications) 304
3. Films 308
TABLE DES MATIÈRES 309
TABLE DES ILLUSTRATIONS
* * * * *
D'une incertaine indépendance de la
critique :
le cas d'Émile Vuillermoz
d'après un document de Jean Mitry, 1926
Extrait du livre de Pascal
Manuel HEU,
"Le Temps" du cinéma : Émile Vuillermoz, père
de la critique cinématographique,
paru aux éditions L'Harmattan en octobre 2003
La question cruciale de l'indépendance de la critique de cinéma
s'est posée avec acuité dès ses origines. Elle revient
tout particulièrement comme un leitmotiv dans de nombreux débats,
enquêtes et articles polémiques à la fin des années
vingt, aussi bien dans la presse spécialisée que dans la presse
d'information générale, presque tous les critiques semblant chercher
à savoir ce qu'il en était pour chacun de leurs confrères.
Or, à l'orée de ces mêmes années vingt, une personnalité
prestigieuse a acquis une très grande réputation dans les milieux
de la cinéphilie française, ce qui lui valut d'être alors
constamment cité parmi les quelques critiques qui comptaient, ceux dont
la compétence et l'indépendance n'étaient jamais mis en
doute. Il s'agit d'un journaliste et critique d'arts aujourd'hui principalement
connu comme historien de la musique : Émile Vuillermoz (1878-1960), dont
on oublie encore trop souvent qu'il fut aussi en 1916 le fondateur de la critique
de cinéma en France, dans un journal dont il demeura l'unique critique
jusqu'à sa disparition en 1942, Le Temps, ancêtre du Monde.
Les archives du Temps n'étant à notre connaissance pas
accessibles, et l'intérêt de leur consultation sur ce point étant
de toute façon très aléatoire, de même que celle
des archives des firmes cinématographiques, comment est-il possible de
se faire une idée un tant soit peu précise de la marge de manuvre
qui était accordée à Émile Vuillermoz ou de celle
qu'il pouvait se ménager ?
Contrairement à plusieurs concurrents (notamment Excelsior, Le Figaro,
Comdia ou Le Populaire), Le Temps ne proposa jamais à ses
lecteurs une page hebdomadaire entièrement consacrée au cinéma,
se contentant durant les années vingt d'une rubrique de petite taille
reléguée en fin de journal. Comme le fit remarquer Lionel Landry
en 1927, dans un article sur " Le Rôle de la critique ", la
rubrique du Temps n'était guère mise en valeur :
" La critique cinégraphique [...] n'existe pas ou à peine.
Je lis trois journaux importants, suivis dans les milieux d'affaires, Le
Temps, Le Figaro, L'Information. La critique dramatique de
Pierre Masson, de Robert de Flers, d'Antoine s'étale, importante, au
bas de la première page. Je vais chercher à la seconde ou à
la troisième la critique cinégraphique de Lucien Wahl, à
la quatrième ou à la cinquième celle d'Émile Vuillermoz,
parce que je sais qu'elles y sont ; l'indifférent aux choses de l'écran
ne les remarquera même pas. "
La rédaction du Temps avait-elle seulement le souci d'assurer
la continuité de cette rubrique ? Rien n'est moins sûr. À
deux reprises, des articles furent certes signés par " intérim
" (24 mars et 21 juillet 1923). Mais personne ne fut chargé de remplacer
Émile Vuillermoz en août et septembre 1929 : la responsabilité
de cette chronique incombait pleinement à Émile Vuillermoz, dont
la constance masquait le peu d'intérêt de la direction pour le
cinéma. Comment expliquer autrement que, dans ses mémoires , Jacques
Chastenet, directeur du Temps pendant les années trente, ne cite
pas non plus Émile Vuillermoz parmi les " piliers du journal ",
parmi ces " chroniqueurs dont les feuilletons paraissent une fois par semaine
" ? J'en passe... ", prend-il soin de s'excuser. Comme par hasard,
le responsable du feuilleton cinématographique fait partie des oubliés.
Cette situation n'était pas forcément préjudiciable à
la qualité de sa chronique ; elle peut même avoir favorisé
son indépendance.
Amable Jameson, dans un article sur la presse cinématographique paru le 1er juillet 1931 dans La Revue du cinéma (n°24, p.15-22), estime que L'Ami du Peuple et L'Ami du Peuple du Soir furent " longtemps les seuls quotidiens français d'informations où la critique n'était pas esclave des contrats de publicité ", en vertu du raisonnement suivant, qu'il est tentant de reprendre pour expliquer les relations entre Émile Vuillermoz et la direction du Temps : " le mépris de la direction pour le cinéma aidant, [on pouvait] écrire tranquillement ce qu'on voulait. "
Néanmoins, un épisode que René Clair a relaté dans
un livre, Cinéma d'hier, cinéma d'aujourd'hui (pages 241-242),
qui mêle la reprise d'articles rédigés de 1922 à
1935 et les commentaires qu'ils inspirent bien des années après
à leur auteur , incite à s'interroger sur la liberté de
manuvre que la direction du Temps était disposée à
accorder à ses rédacteurs. À la parution, le 18 juillet
1932, de l'article " Du théâtre au cinéma " qu'il
avait donné au Temps, René Clair eut la surprise de découvrir
que deux passages, où il mettait en cause " la dictature absolue
de quelques groupes industriels ou financiers " sur le cinéma, avaient
été supprimés . Émile Vuillermoz ne s'étant
pas assigné pour tâche, dans Le Temps, de passer tous les
films de la semaine en revue, il est assez difficile d'évaluer s'il s'est
jamais abstenu d'éreinter quelque film que ce soit. La question de l'indépendance
du critique est de toute façon très difficile à appréhender
pour l'historien, dont l'analyse ne devrait pas reposer exclusivement sur la
lecture de la presse. Car, d'un journaliste presque toujours louangeur, on peut
déduire la partialité, certes, mais pour un critique, des documents
d'ordre privé seraient nécessaires pour étayer des suppositions
.
Cette question est d'autant plus délicate que l'incertitude planait déjà
à l'époque, comme l'atteste l'examen de la réponse que
donna Jean Mitry à une enquête de Léon Moussinac sur un
" statut possible de la critique cinématographique ", publiée
dans L'Humanité le 19 novembre 1926. Comme beaucoup de ses confrères
(par exemple Jean Prévost , Georges Charensol , René Guy-Grand
, Gaston Pagès ), Jean Mitry cite Émile Vuillermoz parmi les rares
" véritables critiques " (avec René Jeanne et Lucien
Wahl), c'est-à-dire ceux qui se distinguaient des corrompus vendant de
la page aux plus offrants des producteurs, des " agents de publicité
camouflés en critiques " que Jean Mitry, dans la fougue de ses vingt-deux
ans, se faisait un " devoir " de pourfendre et de " démasquer
au public ".
Cependant, Jean Mitry prétend également, de manière un peu sibylline, que " Vuillermoz " " ne p[ouvait] pas toujours dire ce qu'[il] pens[ait] ". Bien que le texte publié dans L'Humanité paraisse sans équivoque, il demeure imprécis : qu'entendait-il par là ? Pourquoi Jean Mitry n'a-t-il pas donné d'exemple de restriction à la libre expression chez les critiques unanimement considérés, y compris par lui-même, comme les plus honnêtes ? Il n'est tout simplement pas sûr qu'il l'aurait pu. Car la réponse manuscrite de Jean Mitry, conservée dans le fonds Léon-Moussinac du Département des Arts du Spectacle de la Bibliothèque Nationale, montre que, sur ce point, son opinion n'était sans doute pas aussi tranchée qu'il y paraît.
On y découvre que la certitude dont il semblait faire preuve dans la version imprimée provient, pour partie, de l'absence de marge dans un quotidien. Dans la version manuscrite, la restriction apportée par Jean Mitry (" mais ne peuvent pas toujours dire ce qu'ils pensent ") a en effet été ajoutée en marge. Or, dans le texte imprimé, elle prend une toute autre force en suivant immédiatement la mention des " véritables critiques ". Dans un cas, Jean Mitry semble disposer d'informations précises lui permettant d'affirmer qu'Émile Vuillermoz, René Jeanne et Lucien Wahl devaient parfois se censurer, même s'il ne les livre pas au lecteur ; dans l'autre, cela ressemble plutôt à une supposition, le résultat d'une intuition et du climat de suspicion généralisée. Mais on peut s'apercevoir, en faisant retour à la version finalement imprimée dans L'Humanité, qu'a été rajouté l'adverbe " absolument ", ce qui a également pour effet d'accroître le sentiment d'indétermination, d'indécision.
Ainsi, l'existence de trois versions différentes de ce fragment de texte montre-t-elle que, si l'on pouvait assez facilement se faire une opinion à propos d'un Jean Chataigner, qui fut à la fois vice-président du Syndicat français des directeurs de cinéma et président de l'Association professionnelle de la presse cinématographique, il était sans aucun doute beaucoup plus difficile de savoir avec certitude si Émile Vuillermoz ou Lucien Wahl ne suivaient que la voix de leur conscience. Jean Mitry ne pouvait croire qu'il leur était possible de dire absolument tout ce qu'ils voulaient, mais il n'aurait probablement pas pu dire pourquoi. Il n'est pas certain que nous soyons à même de nous forger une opinion plus assurée que la sienne.
Toutefois, les attaques récurrentes formulées par Émile
Vuillermoz dans Le Temps, contre " la commercialisation redoutable
" du cinéma (26 janvier 1929), contre la " veulerie "
des exploitants (15 octobre 1927) et l'inconséquence des " industriels
du film ", contre " la sottise " des " commerçants
de l'écran " (3 septembre 1927), notamment français, qui
traitaient le film comme une vulgaire marchandise, n'ont rien à envier
à celles que Le Temps refusa de publier sous la plume de René
Clair : elles ne sont pas moins vigoureuses et souvent plus précises.
Mais peut-être les thèses de René Clair furent-elles jugées
plus dangereuses car elles le conduisaient à contester " le système
économique et politique qui nous régit actuellement ", c'est-à-dire
le libéralisme cher à la direction du Temps, pente sur
laquelle Émile Vuillermoz ne se laissait pas facilement entraîner
; ce fut néanmoins le cas dans un texte inspiré par l'enquête
mentionnée plus haut :
" [...] il est évident que " dans le cadre de l'économie
actuelle ", c'est d'un miracle seul que nous pouvons attendre l'évasion
du commerce de la pellicule dans le domaine de l'art, aux portes duquel tant
d'archanges exterminateurs brandissent des épées flamboyantes.
"
Nous n'avons, en tout cas, pas connaissance qu'Émile Vuillermoz se soit
jamais plaint de ne pas pouvoir écrire tout ce qu'il voulait dans Le
Temps :
" Il n'y a pas, à proprement parler, de critique cinématographique
en France. On compte sur ses doigts, les doigts d'une seule main, les grands
journaux qui ont autorisé un de leurs rédacteurs à dire
franchement ce qu'il pense d'un film soumis à son appréciation
" (Émile Vuillermoz, réponse à une enquête de
Max Frantel, Les Annales politiques et littéraires, 5 septembre
1926).
La lecture des chroniques d'Émile Vuillermoz incite à compter
Le Temps parmi ces journaux, que cette autorisation ait été
tacite ou formelle.