Analyser un film, mais pourquoi donc ?
Quelle étrange approche diront certains que de privilégier l'analyse de film... Pourquoi donc s'échiner à un travail nécessitant de nombreuses heures d'attention et de réflexion et ne pas accepter "comme tout le monde" le doux plaisir d'une salle qui s'éteint, du silence qui se fait (ce qui reste à voir... ou plutôt à entendre), et ce délice qui consiste à se laisser emporter par ce bel espoir, celui d'obtenir un spectacle conforme à son attente (le spectateur étant censé avoir choisi son film, quoique les cartes d'abonnement organisent insidieusement de savants réseaux de distribution).
Pourquoi ne pas accepter le principe de divertissement ? Pourquoi ne pas se laisser aller et opter pour l'affect ou le sentiment via la représentation cinématographique ? S'il s'agit d'analyser un film c'est qu'au fond il ne s'agit plus d'aimer le cinéma. La démarche deviendrait presque une manifestation agressive autorisant quelques quolibets sur un intellectualisme supposé et, plus sûrement, sur un penchant coupable à couper les cheveux en quatre.
Et pourtant, ne faut-il pas admettre que la deuxième vision d'un film (outre le bouleversement qu'opère le changement de support : un écran en salle, si modeste soit-il, n'est pas un écran "home cinéma" si cher soit-il) génère d'autres réactions ? Mieux, qui n'a pas ressenti lors d'une conversation entre amis qu'en fait chacun avait vu un film fort différent au point parfois de s'opposer sur le b.a. ba du récit filmique ?
Vu par quinze personnes différentes, le film devient dans la conversation un objet kaléidoscopique. Parfois même il devient l'enjeu de débats dans lesquels les expériences cinématographiques de chacun deviennent les axes véritables de la confrontation d'idées. Quant au matériau filmique, il est désormais bien loin, impressionné de façon parcellaire dans la mémoire et projeté sous forme d'anamorphose.
L'objet cinématographique est sans aucun doute le vecteur culturel possédant le plus fort coefficient sur l'échelle de la manipulation. Cette phrase est si banale ! Et pourtant, le consensualisme s'accorde à faire comme si...
L'analyse de film n'a pas pour objet de révéler des secrets qui auraient été savamment cachés ou de dévoiler des manoeuvres pernicieuses qui fonderaient une quelconque tromperie du spectateur. Quoique : certaines méthodes élémentaires d'analyses d'images appréhendées dès le collège par exemple, auraient sûrement pour utilité de détruire l'efficacité redoutable du message publicitaire (conçu précisément par des techniciens de la réception spectatorielle) et de rendre celui-ci tout simplement irregardable car trop grotesque.
L'analyse de film participe avant toute chose d'un plaisir commun à aborder une oeuvre d'art. Pour se cantonner au film narratif - qui demeure une constante en état de quasi monopole - il est selon nous essentiel de revenir à une observation prudente et rigoureuse de la matérialité filmique. La vision première d'un film laisse inaperçue toute la complexité des si nombreux éléments rassemblés en l'espace de 90 minutes de projection. Combien de contrevérités stupéfiantes ont-elles pu naître sous la plume de tel ou tel, fondées sur un point de départ (on a cru voir ou entendre ceci alors qu'il s'agissait de cela) objectivement erroné ? Combien de propos délirants ont-ils pu voir le jour s'agissant par exemple de certains films réalisés en France durant l'Occupation ? Combien d'aveuglements générés par le principe du référentiel auteuriste ont-ils perpétué de soi disantes évidences d'interprétation ?
Oui, l'interprétation est nécessaire. Celle-ci devient alors personnelle et ne vaut que pour la qualité de son argumentaire et non pour un prétendu tenant de vérité. Mais ce travail d'interprétation n'est lui-même envisageable qu'après une approche (elles sont en fait fort nombreuses) analytique. Un film, comme le réel, est construit sur des sous-entendus, sur des non-dits. Les ellipses dévorent tout le film, aussi médiocre soit-il. Seule l'analyse permet de les appréhender.
L'analyse de film offre à celui qui s'y livre des richesses insoupçonnées. Un détail (si cher à la pensée du formidable Daniel Arasse qui a tant oeuvré pour inciter chacun à entreprendre le voyage du regard) peut acquérir une importance considérable, qu'il soit visuel, sonore ou musical. Une bonne compréhension d'un enchaînement de séquences peut avoir bien plus de prix qu'un petit mot d'esprit dans un dialogue.
L'analyse n'entre aucunement en concurrence avec l'adhésion empathique : chacun doit revendiquer le droit de pouvoir être très simplement ému par telle ou telle oeuvre. L'analyse s'efforce simplement d'exister.
Revenir tout simplement au texte. Exercer son acuité à regarder, à écouter. Rechercher par un principe de plaisir ce petit détail qui ravit aussitôt qu'il est reconnu... Pour pouvoir ensuite se livrer, sur des bases un peu moins fluctuantes, au charme très égocentrique de l'interprétation ou bien aborder l'exercice du travail critique, exercice périlleux s'il en est.
Et si l'on délaissait un peu l'heure indiquée (toujours la même, toujours changeante, comme les histoires...) pour s'intéresser d'un peu plus près au mécanisme élaboré par l'horloger ?
Philippe Chiffaut-Moliard