Au diable le "critique-spectateur" !
De deux choses l'une : ou bien le cinéma n'est qu'un spectacle de source industrielle ou bien il ne l'est pas. Au vu du box office le parler vrai devrait conduire à reconnaître ce désastre qui consiste à opter pour la première branche de cette alternative.
Bien trop de films, du "je-ne sais-quoi film" au "n'importe-quoi-film" (qui parviennent bien souvent à 3 ou 4 millions d'entrées, peu importe, avant de bénéficier d'une deuxième couche de revenus avec l'indispensable DVD version collector, puis d'une troisième, cette fois façon petit frère des pauvres, avec l'espoir d'une éventuelle diffusion sur les chaînes du câble en "prime time"), appartiennent à cette configuration économique fondée sur des études de marché. Ce que veut un public (préalablement ciblé en fonction de ses réactions aux produits précédents) ce public l'aura... Comme cela, tout un petit monde d'acteurs économiques est ravi, sauf erreur prévisionnelle commise en amont.
Le public en question qui, miraculeusement, découvre dans l'obscurité de la salle un assemblage d'images soigneusement formaté à son goût, le distributeur impliqué dans ces savantes stratégies industrielles proches du trust, qui encaisse avant de reverser à chacun son joli poids de talents (au sens strictement monétaire), les acteurs qui ont dû parcourir les plateaux télé les jours qui précèdent la sortie du film, dans un dispositif qui rappelle les avant-veilles d'élections, les financiers (nb : on continue de dire "producteurs"), bien décidés à faire fructifier la mise, les médias enfin qui, après avoir inondé des mois à l'avance le lecteur de previews, etc., reconnaissent le droit à quelques scribes chargés de parler du produit, de s'en gausser gentiment , tel le fou du roi, sans dépasser la ligne jaune, ceci afin de préserver le tirage ou la part d'audimat.
Pourquoi pas... Le cinéma est une industrie. Il pèse plusieurs centaines de milliers d'emplois, il fait parfois gentiment ronronner nombre de personnes trouvant une satisfaction à exercer leurs activités dans un secteur reconnu comme culturel. Dans cette configuration, le spectateur est celui qui paye. C'est un agent économique ni plus ni moins. Tout simplement un consommateur. Libre à lui de consommer ou pas.
A cette vision hautement réductrice du spectacle-cinéma, s'oppose évidemment un tout autre monde. Cette fois, la réflexion ne porte pas tant sur les oeuvres faisant sens que sur une obnubilation très contemporaine recensée dans nombre de textes critiques parus ici ou là. Le dispositif du cinématographe aurait soudainement généré une figure fort importante : celle du "critique-spectateur" si fréquente dans les pages cinéma ds magazines de cinéma.
Cet état d'esprit est fort récent. Les revues de cinéma parues voici 15 ou 20 ans ne contenaient quasiment jamais l'occurrence "spectateur", exception faite de quelques opinions d'humeur du type : "on se paye la tête du spectateur !". En revanche, le critique ne s'arrogeait pas le droit de s'inventer comme une sorte de réceptionnaire de droit d'une oeuvre réalisée par autrui. Vanitas vanitatis ou bien profonde imbécillité lorsque le signataire du texte entend éreinter le film concerné. Un propos négatif doit être assumé ! Seul un "Je" peut signifier le désaccord à celui qui a consacré parfois des années à la réalisation d'un projet. Naguère, les anciens affirmaient leur point de vue, revendiquaient leur opinion. Car, au stade d'un texte d'une trentaine de lignes visant à contester un film, il ne peut s'agir que d'une opinion aisément formulable sous la forme du " j'aime, j'aime pas ! ". L'hypocrisie consiste alors à inventer un "spectateur" et à justifier par là-même une abomination nommée empathie, un mot qui ferait plutôt sourire. Les films n'ont pas pour raison d'être de susciter un quelconque confort.
Plus grave encore. Le "critique-spectateur" croit s'arroger un stupéfiant pouvoir l'autorisant, au gré de ses humeurs, de parler de tout ou de rien, de soliloquer à partir du seul argument du film, d'inviter le réalisateur à revoir sa copie, de décerner des brevets de sauvetage lorsque le film précédent a été jugé satisfaisant par le susdit (ou par la revue à laquelle il collabore), de donner quelques conseils de scénario ou de mise en scène, bref... Pour ne point sombrer dans le ridicule du Tartuffe, quoi de plus simple que d'inventer un pare-feu en se posant comme l'ayant cause de ce fameux "spectateur" devenu l'indispensable juge interlocuteur. Evidemment le Tartuffe fréquentant tel quotidien ne se reconnaîtra pas dans le Tartuffe écrivant dans un hebomadaire ou un mensuel réputé, etc.
Or c'est un fait, il y a bien des spectateurs dans les salles de cinéma comme il y en a dans bien d'autres endroits. Et la question de la réception de l'oeuvre est évidemment une constante de la vie artistique contemporaine qui donne lieu à de passionnantes réflexions dans de nombreuses revues.
S'agissant du cinéma, il était essentiel que les sciences humaines se penche sur ce fascinant objet culturel (art de masse s'il en est) en appréhendant le "spectateur" comme sujet de réception du film et ceci depuis l'époque du cinéma dit "des premiers temps" (1895-1908). Une approche cognitive passionnante qui a ainsi livré nombre d'enseignements depuis une vingtaine d'années.
D'où peut-être l'origine de l'obnubilation déjà évoquée. Nombre de jeunes critiques actuels ont découvert à l'Université les recherches ainsi menées sur cette fameuse "réception spectatorielle". Puisque le spectateur devenait ainsi un concept, pourquoi ne pas être tenté de se reconnaître, ô miracle de l'accréditation comme critique dans la presse, le droit de se constituer comme réceptionnaire légitime de l'oeuvre, peu important au demeurant les propos du voisin, et de manier parfois verbiage et fatuité.
Un simple procédé d'écriture en quelque sorte auquel heureusement nombre de brillantes signatures n'ont aucunement adhéré. L'activité éditoriale francophone demeure incontestablement une des meilleures du monde.
Philippe Chiffaut-Moliard