De la question de l'alibi cinéphilique
La lecture d'un article original et pertinent de Cyrille Pernet, publié dans le numéro 27 de La Lettre du cinéma, invite à la réflexion. L'idée développée dans cet article, au risque de schématiser un peu, est celle d'une certaine mélancolie. Celle de revoir sur des cassettes vidéos vouées à la dégradation, des films bis des années 80 eux-mêmes en voie de disparition (le support DVD accueillera-t-il tous ces nanars ?) et de songer à ces actrices et acteurs qui se seraient ainsi fourvoyés dans leurs choix de carrières et qui seraient désormais condamnés à survivre encore quelque temps comme personnages dérisoires de bandes filmiques réduites à une simple notation dans les banques de données du net planétaire, ceci jusqu'à un oubli fatal mais peut-être pas définitif, un cinéphile enragé pouvant toujours en cacher un autre.
Cette réflexion génère à notre sens deux interrogations plus générales.
Première interrogation. De quoi les gardiens du temple du septième art ont-ils ainsi si peur pour n'aborder qu'avec des pincettes un grand nombre de films rangés, selon, dans des sous-catégories ou sous-genres qui fleurent bon la mise à l'index ? L'évidence parle pourtant d'elle-même : il existe effectivement dans le cinéma bis quantité de films tout simplement très médiocres. Mais à y réfléchir un peu, l'observation pourrait bien se voir reconnaître une redoutable portée. Osons le dire : nombre de films produits depuis cette divine année 1895 peuvent être considérés comme des nanars. Rude coup pour ceux qui défendent la notion de septième art.
Or, la démarche de l'intelligentsia universitaire a révélé avec une fort grande élégance que ce qui pouvait sembler objet dérisoire, s'agissant des milliers de bandes du cinéma des premiers temps, pouvait, par l'intelligence de la méthode d'approche choisie (par exemple le recours à la sémiologie), conduire à une théorie d'une histoire des formes cinématographiques, ces bandes filmiques devenant ainsi non plus de simples historiettes destinées à un public peu éduqué, mais un très riche matériau filmique chargé de sens. Curieusement, ce domaine d'investigation a été très précisément cloisonné dans le temps (disons le milieu des années 10). Après, l'histoire officielle du cinéma persiste à invoquer la notion d'auteur parfois à tort et à travers, en guise de légitimation.
En d'autres termes, sauf à s'intéresser au cinéma d'avant 1910 (ce qui est fort passionnant au demeurant), l'analyste de film serait jugé sur son objet d'étude. Vous convoquez selon les modes en vigueur en matière de recherches doctorales, Jacques Becker, Eric Rohmer, ou bien aujourd'hui Brian De Palma, Dario Argento, Hal Hartley ou Abel Ferrara, et vous serez quelqu'un d'estimable. Vous prenez le risque comme naguère Philippe Rouyer de questionner l'esthétique du gore et vous verrez resurgir, sinon une censure discrète, du moins quelques amis raisonnables qui s'inquièteront pour vous de votre progression dans la carrière universitaire à partir d'une telle base de travail...
Plus rien de tel (nous osons l'espérer) dans les études littéraires ou dans les recherches en arts plastiques. Un petit maître mosellan du XVIIème siècle pourra donner lieu à un travail érudit salué pour sa richesse d'approches. Pour sa part, la littérature dite populaire (dénommé parfois encore para-littérature), fait l'objet depuis de nombreuses années de recherches très approfondies et de thèmes de colloques inter-disciplinaires.
C'est donc bien que la légitimation du cinéma en tant que vecteur culturel kaléidoscopique n'a pas encore vraiment fait son chemin. Sans doute écrasés par les fulgurantes réflexions deleuziennes et, dans un temps plus lointain, baziniennes (pour n'évoquer que le microcosme français), d'aucuns se refusent à évoquer même des pans entiers d'une cinématographie jugée infréquentable.
Cette erreur pourrait à terme devenir fatale tant l'approche venue des Etats-Unis révèle une capacité stupéfiante d'appréhender tout objet cinématographique comme objet potentiel d'étude. Certes, l'entreprise est risquée : il se peut que le terrain observé se révèle en définitive fort pauvre de sens et qu'il faille alors s'atteler à l'étude d'un terrain voisin. Mais cette approche est néanmoins cruciale. Nous entendons la défendre sur ce site.
Seconde observation : cinéphilie direz-vous ? Le terme est retors car trop employé dans les revues ayant pignon sur rue, pour dénigrer quelques doux fantaisistes, pas bien dangereux, considérés comme des obsédés du magnétoscope s'échinant à faire survivre qui, une actrice, qui, un réalisateur pas vraiment inventif, qui encore, un plus obscur participant à la grande industrie du cinéma. Il est vrai que ces afficionados s'organisent en tribus et singent en creux, dans un "discours" anti-intellectuel alimenté par certains fanzines, un certain mépris affiché par une certaine critique gavée de pavés de presse et qui n'hésite pas à consacrer quinze pages de magazines à un nanar (comédie bien française ou films dit d'horreur, c'est selon) tout bien ripoliné.
Le mot de cinéphilie a connu sa période de prestige. Mais il n'est d'aucune utilité pour justifier le choix d'une analyse de film. Au mieux peut-il s'entendre comme une démarche ayant pour objet de ne pas se laisser lobotomiser par les campagnes publicitaires du tout venant, et d'inciter à retourner encore et encore dans l'immense corpus de la production cinématographique afin d'y ouvrir de nouveaux champs d'études dans le but de requestionner en les sortant de l'oubli, des conceptions d'image parfois stupéfiantes et qui, par le simple fait qu'elles ont existé et ont été elles-mêmes la résultante de multiples métamorphoses de codes narratifs, ont encore tant à dire.
Philippe Chiffaut-Moliard