
Le choix du film Scream, pour prouver la présence d’auteurs dans le système de production hollywoodienne peu paraître surprenant. Scream est l’archétype du film répondant à des recettes commerciales et intégré dans l’industrie cinématographique. De plus, c’est un film inscrit dans un genre précis avec tout ce que cela comporte de règles et de contraintes. Le genre “gore” est méprisé et considéré comme mineure et souvent dénué d’intérêt. On considère généralement, que c’est le dernier endroit où l’on pourrait débusquer un véritable auteur, au vrai sens du terme. Nous nous trouvons face à un cas particulier extrême, proche en cela de la notion d’auteur démontré à travers l’œuvre de Fritz Lang.
Pour dépister l’auteur, dans ce film, il est pour
une fois préférable de s’attarder davantage sur la thématique et la réalisation
que sur l’étude génétique du scénario. Celui-ci a été écrit par Kevin
Williamson et non par Wes Craven.
Il est très difficile de déterminer quelle a été la
collaboration exacte de Wes Craven à l’écriture du scénario. Mais il est
évident que l’ombre du cinéaste plane sur le scénario de Scream et ceci à plusieurs niveaux. Les thèmes traités dans cette
fiction, qui font de Scream un
véritable film d’auteur, proposant une vision sur le monde, sont la dimension
psychanalytique omniprésente, la mise en abîme de l’outil cinématographique et
le portrait acerbe des adolescents américains d’aujourd’hui. Ces thèmes font
partis, d’une manière générale, des éléments omniprésents dans l’œuvre de Wes
Craven, qui à partir du scénario de Kevin Williamson a intégré dans le film de
manière plus ou moins souterraine son univers.
FICHE TECHNIQUE ET ARTISTIQUE
Titre : Scream
Date de
production :
1996
Date de sortie en France : 16 juillet 1997
Durée
originale : 111’
Couleur
Production : Miramax / Dimension Films /
Woods Entertainment
Producteur : Cary Woods et Cathy Konrad
Distribution : CIPA / Les films Number One
Assistant
réalisateur : Nichola Mastandrea
Scénario : Kevin Williamson
Musique : Marco Beltrami
Directeurs de
la photographie : Mark Irwin
Directeur
Artistique : David Lubin
Casting : Lisa Beach
Décors : Bruce Alain Miller
Effets
Spéciaux : Mark R. Byers
Monteur : Patrick Lussier
Interprétation :
Neve Campbell ( Sidney Prescott ) ; David Arkette ( Dwight Riley ) ; Courteney Cox ( Gale Weathers ) ; Rose Mc Gowan ( Tatum Riley ) ; Skeet Ulrich ( Billy Loomis ) ; Matthew Lillard ( Stuart Maker ) ; Jamie Jennedy ( Randy Meeks ) ; Drew Barrymore ( Casey Becker ) ; Roger L. Jackson ( Phone Voice ) ; Kevin Patrick Walls ( Steven Orith ) David Booth ( Casey’s father ; Carla Hatley ( Casey’s mother ) ; Lawrence Hecht ( Neil Prescott ) ; Liev Schreiber ( Cotton Weary ) ; W. Earl Brown ( Kenny, the cameraman ) ; Joseph Whipp ( Sheriff Burke ) ; Henry Winkler ( Principal Himbry ).
Le film remporta le Grand Prix
du film fantastique de Gérardmer en 1997 et le Prix “Première” du public.
La
petite ville de Woodsboro est terrorisée par un tueur en série qui harcèle ses
victimes au téléphone avant de les tuer en s’inspirant des plus grands films
d’horreur. Très vite tout le monde devient suspect. La jeune Sidney Prescott,
qui se remet à peine de la mort tragique de sa mère, un an plus tôt, fait
l’objet de toutes les attentions du tueur.
Scream
décrit le parcours initiatique d’une lycéenne perturbée, menacée par un serial
Killer qui, nous l’apprendrons à la fin du film, a déjà tué sa mère.
Il est né en 1949, à Cleveland, dans l’Ohio. Wes Craven obtient une maîtrise de lettres et de philosophie à l’Université de Baltimore, qui lui permet d’enseigner les sciences humaines et la dramaturgie dans les Universités de Westminster et de Clarkson. C’est après avoir tourné un moyen métrage en 16 mm pour une association d’étudiants que Wes Craven abandonne l’éducation pour se consacrer au cinéma.
A New York, il se voit confier le rôle de superviseur sur plusieurs documentaires consacrés à la guerre du Viêt-Nam. Après quelques films en qualité de co-producteur, il écrit et réalise Last house on the Left, en 1973, un film d’horreur qui le fait remarquer et lui permet de réaliser, quatre ans plus tard, ce qui aujourd’hui considéré comme un classique du genre : The Hills Have Eyes. Le film remporta le Prix du meilleur film au festival de Londres, le Grand Prix du festival de Sitges et le Prix de l’Académie du cinéma fantastique et de SF de Los Angeles. Par la suite Wes Craven réalisera de nombreux films fantastiques qui font partie des grands succès du genre autant du point de vue commerciale qu’artistique et critique. On retiendra notamment A Nightmare on Elm Street, mettant en scène l’incontournable Freddy, héros de sept films par la suite. Wes Craven conclura lui-même la série avec un certain panache dans Wes Craven’s New Nightmare en 1994.
Wes Craven a été élevé au rang de maître de l’horreur, à l’image de John Carpenter consacré maître du fantastique. Il a jusqu’à présent toujours évolué dans un genre précis et réalisé des films que l’on pourrait qualifier de série B, si cette catégorie existait encore à Hollywood. C’est un cinéaste de genre qui respecte ses lois et ses codes, tout en le questionnant inlassablement. Wes Craven est l’inventeur, avec le personnage de Freddy, de l’un des mythes post-modernes du cinéma populaire, qui marqua toute une génération. Pour Wes Craven, le genre, proche de la mythologie, est un moyen de parler du présent. Il considère que les films d’horreur sont les contes de fées modernes.
1973 Last House on the Left
1977 The Hills Have Eyes (La colline a
des yeux)
1981 Deadly Blessing (la ferme de la terreur)
1982 Swamp Thing (la créature du marais)
1984 A Nightmare on Elm Street (Les
griffes de la nuit)
1986 The Hills Have Eyes, part 2 (LA
colline a des yeux 2)
1988 The Serpent and the Rainbow
(L’emprise des ténèbres)
1989 Shocker (id.)
1991 The People Under the Stairs (Le
sous-sol de la peur)
1994 Wes Craven’s New Nightmare (Freddy
sort de la nuit)
1996 Vampire in Brooklyn (Un vampire à
Brooklyn)
1996
Scream
1997
Scream
2
Wes Craven va enfin quitter
le genre après sa longue période “mythologique”, avec un film tiré d’un
documentaire sur un professeur de violon. Ce projet est depuis longtemps en
préparation, mais son contrat avec Miramax l’oblige à réaliser les deux suites
de Scream pour pouvoir enfin
s’attaquer à ce film qui lui tient à cœur. Scream
2, tout en étant toujours inspiré n’a pas la même force que Scream. Le scénario est tout d’abord
plus faible, l’effet de surprise du premier s’est évanoui et surtout on se rend
très bien compte que Wes Craven ne s’est pas investi comme dans le premier opus.
Il prépare actuellement le tournage de Scream
3. Craven est véritablement pris dans l’étau du système hollywoodien et est
près à faire des sacrifices pour réaliser ses projets plus personnels.
On doit au jeune Kevin Williamson une série de scénarios traitant de l’horreur et plus généralement des adolescents. Il semblerait qu’il est trouvé son créneau puisque commercialement les films et la série dont il est le scénariste connaissent un succès public. Concernant, l’intérêt artistique de ses scénarios, c’est un tout autre débat ; mais à la vision des autres films adaptés de ses scénarios, on réalise aisément que c’est entre les mains du réalisateur que tout se joue.
Le scénariste s’est spécialisé dans les films à frissons pour adolescents avec plus ou moins de réussites. On lui doit : I know what you did last Summer et sa suite I still know what you did Last Summer, Scream 2 et bientôt Scream 3, ainsi que Halloween H20, The Faculty et la série télévisée Dawson’s Creek. Williamson surfe allègrement sur le succès inespéré, à l’époque, de Scream. Il vient de se lancer dans la réalisation, en adaptant son premier scénario, Killing Mrs. Tingle.
SCREAM UN FILM DANS
L’INDUSTRIE
Scream
est un film totalement intégré dans le système Hollywoodien. Il a été produit
par les opportunistes et talentueux frères Weinstein, qui dirigent la société
indépendante Miramax. Cette société de production et de distribution n’est
indépendante qu’en apparence puisqu’elle appartient aux studios Disney depuis 1995.
Les deux frères se sont fait connaître grâce à leur méthode de distribution
inventive de films jugés difficiles destinés, à l’origine, à une sortie
confidentielle. Ils ont à leur actif un nombre considérable d’oscars et de
nominations depuis le début des années 90.
Il faut bien être conscient
que le film de Wes Craven est un film commercial à tout point de vue. Il
utilise clairement des recettes et des techniques tournées vers la recherche du
profit à l’œuvre dans l’industrie hollywoodienne. Il s’inscrit dans un créneau
à l’abandon depuis quelques années, à savoir le film d’horreur pour
adolescents. Scream est clairement un
film que l’on pourrait qualifier de “mode”. Il suffit de prêter attention au
casting pour comprendre cette optique ouvertement mercantile. Les interprètes
principaux, sans être des acteurs de cinéma très connus – c’est un film de
seconde catégorie - , sont pour la plupart des acteurs de séries télévisées à
succès, très populaires aux Etats-Unis. Ce qui nous ramène à la cible visée par
le film : les adolescents. Neve Campbell, le personnage principal de Scream, est l’une des héroïnes de la
série Party of five qui bénéficie
d’une grande notoriété aux
Etats-Unis. Cette série est diffusée en France sous le titre la vie à cinq sur le câble et sur la
chaîne généraliste M6. On retrouve également au générique Courteney Cox,
actrice du sitcom désormais incontournable qu’est Friends, diffusé sur Canal Jimmy et sur France 2 en France. Ces
deux séries sont destinées avant tout aux 12-25 ans, ce qui renvoie à la
volonté des producteurs de s’installer dans un créneau bien défini en terme de
tranche d’age. Les héros du film sont dons des adolescents avec des problèmes
d’adolescents, qui tournent en majeur partie autour du sexe - la présence d’un
tueur dans leur vile étant tout de même leur préoccupation première -.
Le film fut un grand succès
autant aux Etats-Unis qu’en France. Il dépassa les 2 millions de spectateur en
France et les 100 millions de dollars de recettes au Box-Office américain, ce
qui fut l’une des surprises de l’année cinématographique 1997. Cela montre à
quel point les producteurs et le scénariste ont réussi à mettre au point un
produit qui a su rencontrer un imaginaire social. En simple terme économique,
on peut dire que l’offre à rencontrer une demande. D’un point de vue de
tactiques purement commerciales, Scream
est un grand succès, un véritable film d’expert en marketing !
Ces considérations autour de
l’aspect commercial du film, nous éloignent dangereusement de la notion
d’auteur. Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître Scream est un véritable film d’auteur,
qui, chose rare, a su rencontrer un public. La recherche de l’auteur est
d’autant plus complexe que le film propose d’emblée une double lecture au
premier et au second degré. Mais derrière cela, il y existe un troisième niveau
de lecture qui combine les deux premiers niveaux, les transcendants en quelque
sorte, pour donner naissance à une signature. Le film propose un véritable dialogue
avec son spectateur, sous la forme d’une réflexion sur les règles et les lois
du film d’horreur.
Avec Scream, Wes Craven pose un regard un peu pervers et sadique sur cette nouvelle génération, élevée dans le culte de Freddy et des serials-Killers, et sur l’évolution du genre. Scream est un “slasher movie”, c’est à dire un film qui met en scène un tueur munit d’une arme tranchante et qui s’attaque généralement à des jeunes gens. C’est un film d’horreur qui ne cesse de déconstruire les stratégies narratives du genre, mais dans le seul but de placer le spectateur à une distance critique. Le spectateur une fois installé dans cette position confortable dont il jouit avec une certaine délectation redécouvre les mécanismes essentiels de l’horreur et la ressent avec une intensité supplémentaire. Scream est aussi un film pour ceux qui n’ont jamais aimé les films d’horreurs et qui, pour une fois, prennent plaisir à en voir un en se moquant des amateurs du genre. Ils ont en quelques sortes la même position que Sidney dans le film, qui avoue détester ce genre de films, les jugeant consternant, mais qui sera la première à en être la victime. Scream ne cesse de déconstruire les mécanismes du film d’horreur et s’appuie pour cela sur la complicité du public devenu expert en la matière. Malgré sa connaissance préalable, le spectateur est plongé dans une horreur d’autant plus palpable qu’elle joue sur les codes précis du genre, et les mythes qui les soutiennent.
Wes Craven célèbre la puissance du cinéma, comme il l’a toujours fait dans tous ces films. Oeuvrant dans le cinéma d’horreur, la matrice principale est que le spectateur s’identifie. Craven utilise avec maestria cette toute puissance du cinéma, il semblerait que le Signifiant imaginaire soit son livre de chevet. En utilisant les principes de la déconstruction à l’œuvre dans le cinéma moderne, il parvient malgré tout à se reposer sur la jouissance primitive du cinéma.
Scream
marque une nouvelle ère du film d’horreur, il est véritablement en rupture avec
ce qui a été fait auparavant. C’est de rupture de ton dont il s’agit. Le film
est d’une grande ironie. Il propose un regard sans cesse décalé sur ces
personnages et sur les rebondissements du scénario. Le film analyse et déforme
les codes et les règles du genre, il en est aussi le défenseur et
l’illustrateur. L’humour est omniprésent et désamorce la montée de l’angoisse
pour mieux la faire ressurgir par la suite.
Tout commence par le harcèlement téléphonique. La
technique du tueur, dans un premier temps, est plutôt élaborée. La victime
potentielle est avant tout un instrument de jeu, chez qui il se plait à
provoquer la peur et qui par contagion, du fait de l’identification atteint le
spectateur. Sans bien entendu décliner son identité, avec la voix trafiquée,
grâce à une progression lente, il amène son interlocutrice à comprendre qu’il
est tout près d’elle et qu’il compte la tuer. Il lui faut d’abord un certain
temps avant que la victime le prenne au sérieux. Casey (scène d’ouverutre),
puis Sidney ne se rendent pas compte tout de suite que la menace est réelle et
surtout proche. Casey est tout d’abord agacée, puis très vite prend peur et
menace le tueur d’appelé son copain qui nous l’apprendrons juste après est à la
merci du tueur. A ce jeu là, Sidney est
beaucoup plus sceptique que Casey et provoque son interlocuteur. C’est au
moment où celui-ci lui parlera de sa mère qu’elle prendra peur et que la scène
basculera de l’humour-frisson à la peur véritable.
Les tentatives de meurtre
Le tueur est revêtu d’un déguisement d’Halloween,
une grande robe noire à frange solidaire d’un masque blanc. Le masque ressemble
à s’y méprendre au célèbre tableau d’Edward Munch, Cri, qui nous renvoie à une interprétation secondaire. L’analyse
globale du tableau d’Edward Munch repose sur la représentation de l’état
intérieur du personnage à l’extérieur : l’angoisse absolue de l’âme
humaine. Ceux qui se révèleront être les deux tueurs, Billy et Stuart, cachent
derrière leur aspect d’adolescents, l’âme de meurtriers névropathes. Ce sont
des monstres à visages d’anges. La figure inversée de celle que propose le
masque. Retournement qui n’est pas sans signification quant au regard que porte
Wes Craven sur les adolescents. Skeet Ulrich possède néanmoins un regard qui
n’est pas sans rappeler celui d’Anthony Perkins dans Psychose. Ce regard fou est savamment utilisé dans Scream pour faire naître l’ambiguïté
quant à l’innocence du personnage.
Lors des attaques “le tueur” est loin d’être
efficace, malgré sa haute connaissance de l’art de tuer inspiré des films
d’horreur. Il se prend tous les coups possibles et imaginables avant de
parvenir à ses fins concernant Casey, c’est à dire sa mort. Car, concernant
Sidney son but est tout autre. Il cherche avant tout à la terroriser, comme
nous le comprendrons par la suite.
Après ces deux premières attaques, le meurtrier n’a
plus recours au harcèlement téléphonique, sauf pour traumatiser Sidney un peu
plus et innocenter définitivement Billy arrêté un peu plus tôt. Lors de la
tuerie finale, il ne fera qu’attaquer et prendre des coups, pour notre plus
grand plaisir.
Il y a dans Scream une bonne dose de satire. Chacun
en prend pour son grade, personne n’est épargné. Le film propose une succession
de stéréotypes de différentes figures de la société, simplifiées pour mieux
être mises en relief.
La police est clairement montrée
comme totalement inefficace et surtout incapable. Elle est complètement dépassée
par les événements. Les deux représentants de l’ordre sont des abrutis
attachants. Il y a la figure paternelle, le shérif, et le jeune débutant
complètement perdu tout fier de porter l’uniforme (Dwight Riley). Il est
clairement montré comme à peine sorti de l’adolescence à la recherche de sa
virilité, de son identité sexuelle. Sa jeune sœur le domine complètement et lui
fait honte devant ses collègues. C’est la figure de castration qui domine chez
lui. Il ne s’est toujours pas affirmé sexuellement. L’arrivée de la jeune et
jolie journaliste va peut-être l’aider à s’affirmer. En tous les cas, c’est son
innocence qui le sauve.
Les policiers arrivent toujours après coup. Seul
Dwight sera présent lors de la scène finale, mais il sera poignardé hors-champ.
Il n’aura même pas la faveur d’être attaqué dans le champ. Nous le verrons
apparaître à la porte d’entrée arrivant comme le sauveur de Sidney, alors
pourchassée, mais il s’effondra à peine arrivé sur le perron et nous
découvrirons le poignard dans son dos.
L’institution scolaire est
représentée par son proviseur, personnage qui a tout d’un psychopathe en
puissance. L’éducation est montrée comme répressive. Ayant attrapé deux
étudiants courant dans les couloirs et portant le déguisement du meurtrier, le
proviseur n’hésite pas à les renvoyer. Tout en leur faisant la morale sur le
très mauvais goût de la plaisanterie et le non-respect de la mémoire des
victimes, il se munit d’une paire de ciseau pour découper les masques qu’il
brandit face aux élèves. L’institution scolaire n’est pas montrée comme
vraiment respectable.
Les journalistes présents
dans la petite ville de Woodsboro sont tous des charognards avides de scoops.
Par exemple, une journaliste se précipite au devant de Sidney, à peine sortie
d’une voiture, lui braque son micro devant la figure et lui demande ce que cela
lui fait d’être agressée.
Courteney Cox incarne, l’une
de ses journalistes de scoop qui ne pense qu’à la vente de son livre et à sa
notoriété. Elle n’hésite pas à manipuler les gens et à bafouer la mémoire des
disparus. Il est vrai néanmoins qu’elle n’a pas tord concernant la mère de
Sidney et la non-culpabilité de son assassin présumé.
Les commentaires des
journalistes et les reportages télévisés servent de ponctuation et sont souvent
porteurs d’informations.
Wes Craven n’est pas tendre
avec ses personnages principaux c’est à dire son public : les jeunes. Il
met en scène son propre public avec une certaine cruauté. L’adolescent est
vraiment mis en scène selon les stéréotypes de l’âge ingrat, où l’homme en
gestation est bête et cruel. Sans pour autant mépriser ses personnages, Wes
Craven fait un portrait sans concession de la jeunesse d’aujourd’hui. Il
entretient davantage un regard anthropologique, qu’un regard compatissant. Une
partie d’entre eux n’a pas de pitié, aucune charité, ni bon sentiment. Il
suffit de voir cette scène dans les toilettes du Lycée, totalement gratuite, où
deux adolescentes accusent en substance Sidney d’être une mythomane et d’avoir
inventé son agression et commis ces meurtres pour que l’on s’intéresse à elle.
L’autre partie, en majorité constituée de la gente masculine, est montrée comme
une bande de décérébré sans scrupules, qui ne pensent qu’à s’amuser, en
particulier en s’adonnant au sexe.
Wes Craven peint un drôle de
portrait de la jeunesse pétrit de télévision et de films d’horreur. C’est l’une
des dimensions les plus intéressantes du film qui dépeint une jeunesse non pas
en perdition, mais en désengagement du réel sans autres repères que la fiction.
Comme le dit Billy : “La vie est un film, nous sommes tous des figurants
qui ne savent pas ce que leur réserve leur rôle”.
Pour en terminer, laissons
la parole à Wes Craven qui décrit parfaitement le fonctionnement du film :
“Pour moi, ce qui compte, c’est que les ados de Scream sont encore des enfants, avec un
appétit assez primaire de la vie, une complicité de groupe d’âge (…) Il y a
davantage de cynisme chez les jeunes, plus de désenchantement, à tel point
qu’une histoire comme Scream, qui
taille -si j’ose dire- dans le vif, en deviendrait presque rafraîchissante.
Quant aux personnages qui meurent, dans le film, ce sont les représentations de
façons de penser ou d’agir dont les ados savent instinctivement qu’elles ne
fonctionnent pas.”
“La question que je pose (et qui vaut pour le
spectateur) est : les gens peuvent-ils trouver dans le meurtre un moyen
d’expression ? … En un sens, ce que les personnages de Scream tentent de faire, c’est de
démolir les mythes créés par la génération précédente : il faut absolument
qu’ils soient responsables de ce qui se passe dans leur propre génération. Dans
le monde actuel, on ne sait jamais qui deviendra dangereux ou qui sera
“positif”… Tous ces modes d’être se concentrent, à la fin, dans le personnage
principal de l’héroïne qui les résume tous – ce qui fait qu’elle n’est
certainement plus innocente à la fin, même si elle garde une forme de pureté.”
Scream
n’est pas un film gore, ni même un véritable film d’horreur. Son but n’est pas
de nous dégoûter par la profusion d’hémoglobine, mais davantage de provoquer en
chaque spectateur la peur, non de ce qu’il voit, mais de ce qu’il ne voit pas.
Le film s’inscrit davantage dans le non-représenté et ce que cela peut
entraîner comme angoisses, que dans la violence représentée à l’écran. Même si
le film est relativement sanguinolent – surtout dans sa dernière partie - la
peur est crée avant tout par la suggestion. Wes Craven utilise donc l’une des
plus vieilles recettes du cinéma : le suggéré au profit du représenté est
un moteur de frayeur inégalable.
Craven joue davantage sur
les nerfs du spectateur que sur son dégoût, contrairement au film gore qui
multiplie les scènes les plus horribles mettant à mal la tolérance visuelle du
spectateur. Le film gore, à d’ailleurs, dépassé la phase de dégoût pour
s’orienter vers un second degré. Les intestins dégoulinant provoquent désormais
davantage le rire que la peur.
Scream
repose sur le hors-champ. La peur de ce qui peut surgir à tout instant. Il
maintient une pression omniprésente sur le spectateur. La peur du hors-champ
est amenée ici par Wes Craven à son extrême limite. Il fait preuve d’une
maîtrise extraordinaire de cet artifice cinématographique. Il pousse
véritablement à sa limite cette loi basique, lui conférant ainsi une valeur
symbolique particulière.
La question du film n’est
pas qui est l’assassin, mais où est-il ? , par où va-t-il surgir ?.
Dès la scène d’introduction, le film l’affirme clairement et pose ainsi les
règles du jeu. L’assassin dit à sa future victime (Casey Becker) qu’il harcèle
au téléphone, que tout le jeu consiste à savoir où il est, et non qui il est. Scream est à ce niveau, un film
transparent qui inscrit de manière frontale son fonctionnement au spectateur,
qui a alors l’impression de contrôler sa peur. Ce qui n’est qu’une illusion,
car Wes Craven manipule son spectateur du début jusqu’à la fin et à différents
degrés.
La question de la localisation du tueur étant
primordiale, la construction de l’espace devient alors centrale. Wes Craven
construit des espaces à l’architecture fuyante où les possibilités d’accès se
multiplient au fur à mesure des déplacements de la caméra. On avait rarement vu
le Steady Cam aussi bien utilisé depuis Shinnig - ce qui n’est pas une mince
référence - ; la caméra colle à ses personnages faisant découvrir des
espaces fuyants. L’espace est un piège, un ascendant pour le meurtrier qui
devient maître des lieux, de tous les lieux. C’est le maître du jeu.
Wes Craven ne perd pas une occasion pour montrer que l’assassin peut se cacher partout. Dans la scène d’introduction, avant que la menace ne se fasse réelle pour le personnage de Casey, Craven prend le soin avec une maîtrise irrésistible de faire évoluer son personnage dans la maison. Nous découvrons un espace piège, véritable prison ouverte : une maison aux baies vitrées omniprésentes, aux portes multiples et aux cachettes innombrables. Wes Craven nous fait entrer dans un espace non maîtrisable. Tout le film n’est qu’une variation du terme de “l’espace-piège”, un jeu perpétuel entre le visible et le non visible.
Le hors-champ n’est pas construit de manière basique. Il y a une mise en abîme de celui-ci en corrélation avec le savoir spectatoriel. On retrouve régulièrement la figure du hors-champ dans le champ qui joue sur la profondeur dans l’image.
A plusieurs reprises, le
meurtrier surgit d’un seul coup d’un coin de l’image qui n’est pas accessible
aux yeux du spectateur. D’une manière générale, il y a des hors-champ pour le
personnage qui ne le sont pas pour le spectateur. Celui-ci possède très souvent
une longueur d’avance sur le personnage, prisonnier de son champ de vision
réduit, alors que le spectateur bénéficie d’un horizon beaucoup plus étendue.
Lors des interventions du tueur, on peut distinguer
deux modes d’apparition à l’écran. Ou le personnage voit au même instant que
nous le tueur (c’est le cas par exemple dans la scène d’ouverture, lorsque
Casey, une fois dehors, voit fugitivement le tueur traversé une pièce de la
maison) ;ou nous bénéficions d’un petit décalage en notre faveur (comme
lorsque l’assassin surgit du placard derrière Sidney ou lorsque le proviseur
referme la porte de son bureau et que le tueur se précipite sur lui, sauf que nous l’avions deviné). La toute petite
avance qu’a le spectateur est suffisante pour lui permettre d’apprécier sa
place de témoin privilégié, hors de danger, un peu en en retrait et donc
protégé. Mais elle suffisamment mince pour que le public partage l’effroi de la
victime, le spectateur prend alors part à l’action par production d’affects.
Craven joue parfaitement sur cette présence directe et indirecte, de conscience
et d’inconscience que permet l’identification cinématographique. Le spectateur
est entre la focalisation interne et la focalisation zéro. Il en sait autant
que les personnages ou un petit peu plus. Rarement un film a joué avec une
telle ambiguïté sur la place du spectateur.
Les seules fois où le
personnage à de l’avance sur le spectateur, sont les moments de sursauts, les
fausses / vrais peurs. Wes Craven s’amuse continuellement à faire peur
gratuitement à ses personnages et donc naturellement à ses spectateurs, en
introduisant subitement un personnage dans l’espace du personnage que le
spectateur découvrira une seconde plus tard grâce au contre-champ. Ces petits
effets qui apparaissent de manière exponentielle dans le film, sont destinés à
ce que le spectateur ne baisse pas sa garde un seul instant, même lors des
scènes plus faibles en intensités dramatiques ou encore pour augmenter
l’intensité lors des séquences de meurtres.
Craven joue avec son spectateur et se joue de lui tout au
long du film dans le but monter la pression. Ces fausses / vrais peur
permettent de maintenir le spectateur en haleine. Le cinéaste fait tout pour
que son public se fasse “bêtement avoir” avec des procédés éculés du film
d’horreur et le plus fantastique est que cela fonctionne à merveille. C’est
toute la maestria de Wes Craven qui
est à l’œuvre.
Les faux champs sont
nombreux dans le film, ainsi la musique est savamment utilisée pour créer un
danger, autour d’un espace non-visible, parfois illusoire ou au contraire pour
donner au public un indice sur la localisation du tueur. Ainsi, dans la
séquence qui précède la première attaque du tueur à l’encontre de Sidney,
celle-ci prépare ses affaires pour passer la nuit chez son amie Tatum. Elle
ouvre le placard dans l’entrée et nous entendons une petite musique angoissante
qui ne dure que le temps de son action. Le spectateur, tout en ne sachant pas
du tout, ce qui va se passer par la suite, pressent que le danger viendra de ce
placard et lorsque plus tard Sidney menacée sans savoir d’où vient le danger,
sera de dos au placard, le spectateur attendra frémissant le surgissement de la
menace tant redoutée. Finalement, le vrai hors-champ dans Scream est davantage sonore que visuel.
Ses irruptions dans le champ renvoient
essentiellement à la notion d’effraction qui semble a priori faire référence à
la peur omniprésente dans la fiction américaine de l’élément étranger et
perturbateur qui vient rompre un équilibre et représente une menace. Le film se
déroule dans le cadre de Woodsboro, stéréotype de la petite ville américaine de
Californie du Nord et donc a priori aux mentalités autarciques ou tout le monde
se connaît. Le danger devrait venir de l’extérieur et pourtant, il n’en n’est
rien, le danger provient bien de l’intérieur, du familier. Nous entrons là dans
le domaine de l’inquiétante étrangeté freudienne, mais également dans la fable
politique sur l’identité des ennemis qui ne sont pas ceux que l’on croit. La
différence, l’étranger sont absents du film, tout se passe dans le domaine
fermé du déjà connu ou le plus familier devient notre pire ennemi : le
voisin, la famille, le film d’horreur. La menace, nous est proche, elle fait
partie de nous, comme une tumeur cancéreuse qui ronge le corps nourricier.
Le film est construit intégralement
autour de la citation et de l’hommage. Il y a des citations directes et
indirectes, évidentes ou plus subtiles. Concernant les citations indirectes, le
film que l’on retrouve le plus dans Scream
est l’incontournable Halloween de
John Carpenter. Scream s’amuse à
multiplier les clins d’œils que l’amateur de films d’horreur saura apprécier.
Par exemple, le nom de famille de Billy est Loomis, comme le médecin dans Halloween. Lorsque Sidney rentre chez
elle après le Lycée et téléphone à son amie Tatum pour savoir à quelle heure
celle-ci va passer la chercher, puis s’assoupi sur le canapé, nous retrouvons
exactement la même scène dans le film de John Carpenter.
Hitchcock est omniprésent
dans Scream mais pas uniquement de la
manière la plus évidente. La citation relève davantage d’une approche
maniériste de la reprise de figures mises en place par le maître du suspens.
Hitchcock est tout d’abord
présent par la citation directe. En effet, Billy, l’un des assassins, fait
référence à Norman Bates, le personnage de Psychose
dans la scène finale.
Mais l’hommage principal est
tout simplement le refus du “who done it”,
en effet, l’intérêt est davantage porté de manière latente sur la localisation.
D’autre part, on peut également faire un rapprochement avec Psychose concernant la construction du
récit. Il est manifeste de constater que comme dans le chef d’œuvre
d’Hitchcock, la première héroïne n’est pas la bonne. Même si dans Scream, il ne faut pas attendre la
moitié du film pour voir le récit translater vers une autre personne. On peut y
voir un certain hommage. Enfin, la scène du meurtre du proviseur, on ne peut
plus classique et efficace dans sa construction, se termine par un hommage à Psychose. On voit, en effet, se refléter
le masque du tueur dans l’œil de la victime.
On retrouve également le
principe du hors-champ pour le personnage qui ne possède pas le danger dans son
champ de vision, contrairement au spectateur, qui acquiert une longueur
d’avance sur lui, qui est typiquement hitchcockien.
Wes Craven fait même une apparition, à la manière Hitchcockienne, dans le film. C’est lui le balayeur que voit le proviseur dans le couloir. De plus, il est habillé comme Freddy, avec un pull-over rayé et un chapeau.
La façon dont Wes Craven représente la maison renvoie clairement à l’univers visuel d’Hitchcock. C’est une demeure immense, reculée ancienne, inquiétante dans laquelle se déroulera la tuerie finale. Lorsque l’on se penche d’une manière plus globale sur les maisons dans Scream, nous nous rapprochons une nouvelle fois d’Hitchcock en terme de représentation psychanalytique au centre de l’œuvre du cinéaste anglais. On retrouve également cette propension des ciels qui se découpent de manière curieuse sur les maisons. Ses couchés de soleil presque artificiel sont l’un des motifs récurrents de l’univers de Hitchcock.
Les personnages passent leur temps à se référer à des films d’horreurs, ce qui semble plutôt logique car ils en sont les protagonistes à la fois conscients et inconscients. Ils se rendent compte que le tueur qui sévit à Woodsboro les plonge dans une situation proche du film d’horreur et d’autres part, ils sont bel et bien les protagonistes du film d’horreur proposé au spectateur. Le monde diégétique de Scream répond au désir de fiction de ses personnages qui sont nos représentants. Les meurtres à Woodsboro ne sont pas véritablement un motif d’angoisse pour les jeunes mais davantage un amusement. Ils sont curieux, excités et n’y voient qu’une occasion de prendre du bon temps.
Les seules références des personnages sont les films d’horreur, la télévision. Il suffit de voir comment ils sont admiratifs lorsque la journaliste arrive dans la maison. Ils réagissent comme de véritables fans. Même pour aborder leur problème intime, la fiction semble leur seul repère. Billy pour expliquer à Sidney qu’il aimerait avoir des rapports sexuels avec elle parle du film l’exorciste, et de la version tout public diffusée le soir même à la télévision.
A la fin de Scream, Sidney émet le souhait d’être dans un film avec Meg Ryan (comédie romantique) et non dans un film d’horreur.
Wes Craven décrit parfaitement cet effet de miroir à l’œuvre dans Scream entre la réalité et la fiction :
“Le genre est beaucoup plus riche que ce que la
plupart des gens pensent, on est dans la mythologie et le conte ; dans Scream je traite à la fois de la réalité
ou nous vivons, mais aussi de son reflet dans les films, la vidéo, la
télévision, dans les médias ; il y a toutes ces couches d’informations et
de désinformation qui s’accumulent tant les une sur les autres, que nous avons
du mal à distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas…”
Désir de
fiction
Les coupables sont plus pervers et mettent au point des scénarios plus complexes car dénué de toute logique. En effet, si le scénario de Scream est complexe, l’identité des tueurs difficile à deviner, il faut bien avouer que le film manque de logique concernant les mobiles des deux tueurs. Billy, le petit ami de Sidney, voulait se venger du départ de sa mère, provoqué par la faute de la propre mère de Sidney. Quant à Stuart, il n’en a tout simplement pas et en invente un pour l’occasion. C’est d’ailleurs une scène absolument irrésistible qui par du principe que s’il y a une cause à une action aussi peu légitime soit-elle, elle satisfait le spectateur et sa volonté de savoir pourquoi, ce qui n’est pas le cas ici. L’identité et le mobile paraissent anecdotiques, car ils ne sont pas l’enjeu du film (ce n’est pas qui, mais où !) et font plonger la scène finale dans le second degré et le pastiche absolu.
Face aux coupables plus doués, les victimes ne sont pas en reste. Elles ne sont plus innocentes et savent se défendre. Tout l’art de Scream est de se situer dans l’entre deux, entre le premier et le second degré. Malgré sa mise en abîme perpétuelle, sa mise à distance, le film parvient à effrayer son spectateur. Le film pourrait néanmoins faire beaucoup plus peur, mais l’humour permet de désamorcer celle-ci ou tout du moins à le rendre plus supportable pour les âmes sensibles. Les affrontements entre agresseurs et agressés sont disputés, comme si la victime potentielle, forte de son savoir en matière de films d’horreur, avait des arguments pour se défendre. Il est intéressant de constater que seules les possesseurs de cette culture savent se défendre. Le proviseur et l’adjoint du shérif se font avoir comme des débutants, à l’ancienne, ne connaissant rien aux lois du genre. Dans la scène du meurtre du proviseur, il n’y avait que lui pour ne pas savoir que le tueur était derrière la porte !
Si les personnages pour la plupart maîtrisent les règles et donc devraient pouvoir échapper à l'agresseur en anticipant ses scénarios, cela n’empêche en rien le film de fonctionner en utilisant les codes et les règles du genre. C’est toute l’habilité du film. Le personnage de Sidney, la seule à détester les films d’horreurs se moquent d’eux en disant que la pauvre petite victime avec ses gros seins se réfugient toujours bêtement dans les chambres et ne pensent jamais à s’enfuir de la maison. Pourtant, lorsqu’elle se fait attaquer, elle se réfugie bel et bien à l’étage. Wes Craven aime à rappeler qu’il reste plus fort que ses personnages et donc que son public.
Si Sydney ne succombe pas,
c’est parce que c’est la seule à ne pas aimer les films d’horreur et donc à ne
pas désirer ce qui lui arrive. Car tous les autres meurent soit à cause de leur
non maîtrise des codes, soit par leur désir destructeur. C’est le désir qui tue
dans Scream, comme le dit si bien le
personnage spécialiste des films d’horreurs Randy) en énonçant les trois règles
pour rester vivant, dont l’une est de rester vierge et donc de ne pas consommer
son désir.
Wes Craven démontre que le
savoir n’empêche rien. Il ne bloque pas l’identification et n’empêche pas de se
faire berner encore et encore. Randy en fait l’expérience dan cette mise en
abîme délicieuse, lorsqu’il regarde Halloween
qu’il a du voir 100 fois et supplie Jamie Lee Curtis de regarder derrière
elle, alors que lui-même devrait
regarder derrière lui étant donné que le tueur est juste derrière.
Wes Craven a une approche clairement psychanalytique
du cinéma d’horreur, tout son cinéma ramène à une réflexion sur l’esprit de
l’être humain, son fonctionnement, ses dérives. La psychanalyse forme la toile
de fond de Scream qui permet une
lecture à la fois parodique, décalée et véritablement prégnante. Le réalisateur
reste proche de ses personnages, se rattachant comme dans son œuvre davantage à
l’humain qu’à la métaphysique. Toute la structure du film repose sur des
schémas psychanalytiques en terme de fausse pistes ou de vraies pistes.
La place du père est
évidemment primordiale dans l’univers Freudien. Wes Craven l’utilise de manière
implicite pour induire en erreur son public à travers des petits indices qui
viennent soutenir le récit.
Ainsi, dès le début du film
nous assistons à une micro-scène lourde de sens. Après que Billy se soit
introduit dans la chambre de Sidney par la fenêtre. Le père de celle-ci, alerté
par le bruit, essaie d’entrer dans la chambre de sa fille, mais est bloqué par
la porte du placard qui empêche la porte de la chambre de s’ouvrir. On peut
clairement y déceler une liaison avec la frustration du désir contrarié du père
qui l’amènerait à commettre tous ces meurtres. En tous les cas, c’est ce que
pense inconsciemment le spectateur, ce qui d’ailleurs, sera corroborer, par la
suite, par tous les indices qui incrimineront directement le père et en feront
le suspect idéal. D’ailleurs, à ce propos, il est assez symptomatique de
constater que se sont ses indices détournés qui entraînent les soupçons du
spectateur. Alors qu’au contraire tous les éléments directs, paraissent trop
évident pour que le spectateur soutiennent ses hypothèses. A ce niveau, on peut
affirmer que le scénario est très bien construit et est décuplé par la mise en
scène qui se prête parfaitement au jeu des fausses pistes.
A fur et à mesure du film,
on peut se demander pourquoi le personnage de Billy n’arrive pas à entrer dans
un lieu de manière normale. Il passe par la fenêtre ou bien fait irruption sans
prévenir et fait peur à son entourage. La lecture d’un tel comportement devient
limpide lorsque l’on apprend que sa mère à quitter le foyer familial, il y a
quelques années de cela. Le départ de sa mère l’a profondément perturbé et l’a
laissé en quelque sorte sans lieu d’attache. Ce raccourci psychanalythique
plutôt simpliste s’inscrit totalement dans la logique interne de Scream.
La façon dont Wes Craven met
en scène l’espace de la maison est symptomatique. Les pièces de la maison dans
l’univers de Wes Craven renvoient au découpage psychique de l’esprit humain.
Les couloirs, les greniers et les caves représentent plus ou moins les méandres
de l’inconscient avec ce qui s’y déroule, à savoir le mécanisme des névroses.
On pourrait voir une construction de la maison à plusieurs niveaux, comme
l’esprit humain visité par la psychanalyse, à savoir le Moi qui serait
globalement le salon où l’on invite, l’on reçoit et où nous sommes en
représentation ; le grenier qui serait l’antre des pulsions cachées et
secrètes ; lieu que l’on ne visite que pour entreposer des nouvelles
choses ou à l’occasion d’un déménagement. Le lieu prend alors toute sa force
symbolique. Dans Scream, le grenier
est paradoxalement un lieu de passage. Lorsque Sidney, après s’être finalement
offerte à son petit ami Billy, est poursuivie par le tueur, son désir de fuir à
l’extérieur est contrarié et elle se réfugie dans le grenier. Le grenier est
alors un lieu de refuge et de fuite qui s’avère très vite un lieu d’enfermement
duquel il faut s’enfuir (ce que fera Sidney en tombant par la fenêtre). Nous
sommes clairement dans un schéma basique de la psychanalyse. Craven s’amuse en
recyclant au second degré ses propres incursions dans la psychanalyse qu’il a
exploré notamment dans Freddy sort
de la nuit.
Les personnages eux-mêmes se
prêtent à l’échafaudage de théories psychanalytiques pour trouver des mobiles,
souvent avec un ton parodique. Il ne faut pas oublier que l’enjeu du film est
de savoir où est le tueur et non qui il est. Pourtant, les personnages sont
davantage préoccupés par l’identité du tueur, se perdant en raisonnements qui
amènent à la conclusion effrayante que cela peut-être n’importe qui. Tout le
monde est suspect, aux yeux des personnages et aux yeux du public à l’exception
de Sidney, de son père (suspect trop évident) et pour un instant de Billy. Le
film s’amuse bien entendu à brouiller les pistes ou au contraire à les rendre
trop limpides. Finalement, contrairement aux personnages, seul le spectateur a
compris quel était l’enjeu véritable, à savoir la localisation du tueur.
Dans la scène se déroulant dans les toilettes du Lycée, Sidney surprend une conversation entre deux étudiantes qui tentent de trouver un mobile à Sidney dans l’hypothèse où se serait elle la meurtrière ; plus tard cet autour des jeunes héros d’échafauder différentes hypothèses sur les mobiles de chacun. Très intéressantes, ces deux scènes outre leur dimension paranoïaque, propose une vision parodique de la psychanalyse. Sur un mode prosaïque, les différents personnages s’emparent de la vulgarisation populaire de l’analyse psychique, comme le fait en quelque sorte Wes Craven lui-même dans ses films, mais sur un niveau beaucoup plus construit et donc effrayant. Juste avant de s’offrir à Billy, Sidney se lance dans sa propre analyse pour expliquer pourquoi elle était si distante avec son petit ami depuis quelques temps. Elle lui donne les résultats de son travail introspectif provoqué par le choc des événements récents qui ont réveillé en elle ses troubles datant de la mort de sa mère, un an auparavant. Elle a compris qu’elle se mentait à elle-même, qu’elle savait que sa mère avait de mœurs légères. Son éloignement physique provient du simple fait, qu’elle a peur de devenir comme sa mère. Le personnage de Sidney réalise par ce discours, une sorte de redite pour le spectateur qui avait déjà de manière plus ou moins consciente compris son blocage, dont l’explication se dessine au fur et à mesure du film. Dans la première scène entre Billy et Sidney, cette incapacité de Sidney vis à vis du sexe, sa frigidité morale, est déjà posée comme un enjeu scénaristique qui trouvera des ramifications dans l’ensemble du film. Le sexe et le désir sont les moteurs de l’action.
La mort en famille
On retrouve également dans Scream la dimension liée à l’univers familial. Dans tous les films de Wes Craven est présent la notion de responsabilité familiale et contrairement à ce que voudrait la loi du genre ce n’est pas au sein de l’équilibre familial que l’on échappe à l’horreur. Au contraire, c’est en se défaisant de ces liens familiaux, conjugaux ou en s’éloignant d’un groupe que le personnage arrive à s’en sortir. Wes Craven joue encore une fois sur l’inquiétante étrangeté, c’est dans l’univers le plus familier que le danger trouve son origine. C’est le familier qui est épouvantable. Il va contre l’hypocrisie en vigueur dans la représentation de la famille et du couple dans le cinéma américain. Son cinéma devient par ce biais politique. Il propose une critique de la société dès plus implacable, qui va contre les représentations institutionnelles.
Tout le monde dans Scream est potentiellement coupable, car
par extension au postulat que les personnages sont nos représentants, ils ont
tous le désir que le drame se produise. Dans la fiction, il y a bien des
coupables, mais ils ne sont qu’un prétexte, qu’un paravent des véritables
responsables de cette sauvagerie : le spectateur. Le public n’est pas le
chef d’orchestre de cette barbarie jouissive et sadique, mais l’instrument et
d’une certaine façon le commanditaire. L’assassin est bel et bien dans la
salle, comme le mettra littéralement en scène Scream II dans sa scène d’ouverture, jouant sur la mise en abîme.
Wes Craven donne clairement sa position sur le sempiternel débat concernant la
violence à l’écran. Entre les partisans de la catharsis et ceux qui pensent
qu’il ne faut pas représenter la violence, la lutte fait rage. Wes Craven remet
les choses au point, ce n’est pas l’offre qu’il faut incriminer mais la
demande. La violence au cinéma est celle qui lui est demandée par le public. La
scène de révélation est particulièrement ironique. Les tueurs disent à Sidney
de regarder davantage de films d’horreur. Sidney pense que se sont les films
qu’ils les ont rendus fous. Ils répondent qu’ils n’y sont pour rien, qu’ils les
ont juste rendus plus créatifs.
Scream
est un film sur la jeunesse et son rapport à la fiction de plus en plus
volatile. C’est dans l’architecture secondaire que se cache l’auteur. Wes
Craven intègre le scénario et le transcende à travers sa mise en scène. Son
univers et ses thèmes se retrouvent dans chaque plan, dans chaque mouvement de
caméra et nous propose une vision du monde à travers un rapport direct, une
interpellation à laquelle on ne peut échapper.