COMPTE-RENDU
CRITIQUE DE
L'OUVRAGE de
M. Abdelkader
BENALI
(Le Cinéma Colonial au
Maghreb)
(éd. du Cerf 1998)
PLAN
I/ Exposé
thématique
2/
Contributions critiques
I/ EXPOSE THEMATIQUE
De l'image fixe à l'image
mouvante (une définition du cinéma colonial)
L'auteur
définit le cinéma colonial non pas comme un mode d'appréhension d'une réalité
objectivement perçue mais comme un mode d'appropriation de celle-ci.
Dès ses
débuts, le cinéma colonial s'est appuyé sur une imagerie héritée de la
littérature et de la peinture orientaliste du 19ème siècle analysée dans sa
composante paradoxale, tout à la fois révélatrice d'un réalisme d'ordre documentaire
et vecteur d'une transformation du paysage maghrébin en spectacle "dont l'altérité n'est reconnue que par la
différence qui le sépare de son propre monde de référence" (p. 24).
L'exotisme n'est alors autre que "l'élaboration
d'un cadre dans lequel il s'agit de recréer un Autre dans la mesure des codes
perceptifs de l'Occident" (p. 26).
Au cours des
années 20, le film colonial s'inscrit dans ce paradoxe d'ordre esthétique,
offrant tout à la fois une approche de type documentaire dans laquelle les
fictions tentent de trouver leur place, et un engagement, plus profond au fil
des années, dans la représentation du maghrébin comme Autre, qui va de pair
avec l'entrée plus marquée des colonies dans les préoccupations de la
métropole.
La
thématisation du rapport du Maghreb à la France, elle-même assimilée à
l'Occident, comprend trois composantes essentielles : l'instauration d'une
structure de dualité opposant le Maghreb et la France, l'appréhension des
maghrébins d'un point de vue racial (par le recours au typage physique et
morphologique) et non d'un point de vue culturel, social ou politique, la
religion érigée comme seul critère déterminant de l'identité maghrébine. Ces
trois composantes ont pour fonction commune la constitution d'un cadre
imaginaire de l'infériorité de l'Autre, celui-ci n'existant "que parce qu'il est filtré par des codes
régulateurs appartenant au réservoir sémantique français" (p. 39).
Le
fonctionnement de ces codes régulateurs conduit à un phénomène de globalisation
(Maghreb = Orient) offrant à la France la place de porte-parole de tout
l'Occident. Cette globalisation, en autorisant par là-même le cosmopolitisme,
prive le spectateur de toute capacité de discernement identitaire.
La mise en
place de cette thématique devient au début des années 30 un acte de politique
car le temps presse et à l'approche de bouleversements pressentis, il importe
de renforcer la perception d'un espace colonial inféodé à la France, la
détermination de cet espace nécessitant dès lors une catégorisation très marquée
des personnages ayant à assumer un rôle concret dans l'oeuvre de fiction. Le spectateur est ainsi conduit à se "familiariser" avec le paysage
maghrébin qu'il découvre pétri en définitive de toutes les influences de la
civilisation européenne.
Le fait
colonial se conçoit alors comme un facteur de proximité, le cinéma ayant pour
fonction de mettre en représentation une relation de dépendance cristallisée et
pensée comme définitive. Il est à cet
égard utile de relever "la proximité
temporelle qui relie l'époque retracée par les intrigues des films à la date de
leur apparition sur les écrans, ce qui témoigne d'une volonté de ne saisir
l'espace maghrébin que dans ses rapports directs avec les représentants de
l'ordre colonial" (p. 40). La dimension historique est gommée. C'est
ainsi que la guerre du Rif (1925-1926) suivie de l'avancée des troupes
françaises dans le Moyen-Atlas puis dans le Haut-Atlas (en 1933-1934), n'est
évoquée qu'au moyen de vignettes et justifie en revanche l'insertion dans de
nombreuses diégèses du personnage du légionnaire, prototype du héros colonial.
Ainsi, le cinéma colonial se veut un "cinéma
du présent" où la plupart des histoires sont contemporaines et ancrées
dans la réalité du moment.
Le fait
colonial envisagé par ailleurs comme un parcours de destinées individuelles,
appréhende la question du couple franco-maghrébin pour en souligner
systématiquement l'échec et exposer "le
seuil de tolérance à ne pas dépasser quant au rapport à l'indigène"
(p. 48). Le film met alors en place une série de clichés renvoyant au
personnage déclassé, ruiné ou sous le coup d'une déception amoureuse, gagnant
l'espace colonial pour se régénérer. Phénomène réflexif où l'identité perdue en
métropole se regagne à l'issue d'une quête à connotation patriotique, ou, plus
rarement, mystique.
Ce processus
d'aller-retour entre Maghreb et métropole, s'inscrit dans une zone incertaine
entrechoquant Histoire et Imaginaire, et suppose pour sa compréhension une
inscription du déplacement du personnage héroïque dans une réalité objectivée.
C'est ainsi que nombre de films coloniaux contiennent des séquences "à caractère documentaire" que
l'auteur prend soin de démarquer de ce que serait une séquence documentaire à
vocation exclusivement anthropologique. Il s'agit en effet d'objectiver
faussement la vision du Maghrébin par le spectateur de métropole et non de
vérifier les valeurs identitaires des différent groupes culturels rencontrés
par les colons.
La "séquence à caractère documentaire"
n'est pas indépendante du récit relaté par la fiction. Elle présente trois
caractères : l'absence de jeu d'acteurs, des mouvements de caméra rappelant le
principe du reportage et l'utilisation de la voix off qui commente l'image. Ces
séquences doivent se comprendre non pas de manière autonome mais dans une
logique "d'interaction du couple
fiction / documentaire" (p. 55) dont le but est la mise en place
historique du phénomène de "pacification"
au sein duquel la fiction prendra place. Pseudo-enquête ethno-anthropologique,
"secrets" que la caméra
entend révéler, dévoilement d'un "savoir"
(croire par le voir). Il s'agit en définitive de créer un espace fictionnel
permanent et stable dans lequel les personnages à vocation identifiante auront
à se mouvoir avec l'espoir de s'en échapper. Dès lors, à l'image du légionnaire
répond un monde dénué de puretés raciales et de valeurs civilisées, stables et
cohérentes. Une société peuplée de prostituées, d'hommes de la pègre, de
policiers véreux.
Un tel
brossage pseudo-documentaire (réalisé au moyen d'un montage court, de flux
excessif d'informations, d'ellipses ou de sauts chronologiques) a pour finalité
de réinsérer la fiction dans un espace pacifié et dévalorisé. La séquence du
sorcier dans Les Cinq Gentlemen maudits
(Julien Duvivier, 1931) constitue un exemple topique de ce code de
représentation, la figure de l'arabe étant "documentarisée" comme un être maléfique sans qu'il soit
appréhendé par la suite comme un personnage diégétique. Dans La Croix du sud (André Hugon, 1931), la
séquence documentarisée du mariage de Madeleine s'autorise même un parallélisme
entre les coutumes indigènes et le comportement des animaux.
"L'utilisation de séquences à caractère
documentaire constitue ainsi l'un des socles formels de l'édifice propagandiste
qui permet la comparaison du Maghrébin à soi, à partir d'un regard
centralisateur" (p. 65). Ces
codes régulateurs peuvent à l'inverse optimiser la présence des Français en
rappelant les prouesses technologiques de la France ou en inscrivant l'arrivée
des troupes françaises comme source légitimante d'un droit à l'appropriation
des terres.
C'est alors
que la géographie, la topographie entrent en ligne de compte. De nombreuses
cartes parcourent les films coloniaux. Mais, ces cartes "permettent-elles de "réaliser"
l'espace colonial ou renforcent-elles au contraire sa dimension onirique ?" (p. 67). Par
l'analyse du film Princesse Tam Tam
(E.T. Greville, 1935), Abdelkader Benali démontre que le lieu maghrébin
n'existe que "dans un système de
représentation que le Français est le seul à détenir" (p. 72). L'Orient ainsi cartographié est celui "que les autres peuvent comprendre, à la
mesure des pulsions fantasmatiques qu'ils activent à son sujet" (p.
75). La carte acquiert une fonction onirique qui supplante au gré des fictions
proposées sa fonction première scientifique. Elle sert tout à la fois de
support à la description et d'objet générant un désir de possession : "elle devient le support et la source d'un
fantasme qui s'accentue davantage dès lors qu'il s'avère réalisable pour la
personne concernée" (p. 78). La carte topographique multiplie
également les degrés de l'éloignement et renforce par là-même le caractère
héroïque des exploits de conquête. Elle fonde la mythologie de l'aventure.
Thématisation ou métaphorisation spatiale
L'appréhension
de l'espace dans le "film colonial"
obéit à trois principes directeurs : le fonctionnement du vide, la
sanctification de l'espace colonial par un enracinement dans une culture latine
ou mythologique ayant pour fonction de légitimer historiquement et
culturellement la présence du colon, l'installation du Maghreb (spécialement le
Maroc) dans une dimension historique décalée par rapport à l'Occident.
La vision du
désert, exclusive de tout repère architectural, peut se concevoir comme le
premier signe définissant le territoire colonial. Qu'il s'agisse du Maroc, de l'Algérie ou de la Tunisie, les
territoires ainsi visualisés sont présentés comme des contrées perdues et, dans
un certain sens, virginales. Le temps
et l'espace sont réunis dans une même approche épistémologique du vide.
Le vide
fonctionne dans les films coloniaux sur des registres aussi bien esthétique que
dramatique, symbolique et politique. Il permet la réintroduction des couples
d'opposition culture/nature, civilisation/sauvagerie. L'absence de culture
préexistante à l'arrivée du colon offre au "héros français" un espace général d'action.
Sur le plan
métaphorique, le vide affecte également la psyché du héros en mal d'un retour à
un espace-temps originel. L'abord du désert se conçoit alors comme une démarche
accomplie pour regagner une "énergie
existentielle et créatrice" (p. 90). L'auteur vérifie alors cette
assertion en étudiant dans le corpus des films analysés, les déplacement
Vide/Plein selon le sens choisi, le désert se révélant soit comme "scène théâtrale sur laquelle l'action n'a
pas encore commencé", soit comme vecteur ayant donné sens à
l'invisible.
Mais, plus
prosaïquement, le vide est ce qui ne contient rien de perceptible, qui est sans
occupant. Dès lors, loin de constituer un quelconque acte de spoliation,
l'accaparement des terres est présenté comme un fait culturel, un service rendu
à l'humanité et à la nature, le colon étant celui qui "prend en charge" la terre (p. 90).
Le spectateur est ainsi introduit, accompagné en cela par le colon, le
militaire ou le missionnaire, figures diégétiques, "dans l'essence propre de l'acte colonial en tant qu'appel plutôt
qu'intrusion volontaire" (p. 96). D'un lieu immobile et mystérieux, le
désert acquiert les caractères d'un espace de projection dans lequel le héros
colonial justifiera sa condition en dépassant ses propres limites.
Confronté à un
espace "libre de toutes contraintes
historiques ou culturelles" où le Maghrébin n'est perçu qu'à un stade
embryonnaire, le colon s'arroge la position d'élément dynamique "au sein du statisme d'un décor naturel qui
n'est plus seulement une immobilité d'inertie mais plutôt une fixité spatiale
ouverte à tous les possibles fictionnels" (p. 101). En d'autres
termes, le héros colonial s'affirme "comme
un élément constructif dans la mesure où il réinjecte dans un univers absent de
tout référent, les valeurs de "la
civilisation".
Mais le désert
n'est pas le seul espace visualisé. De nombreux films offrent également la
vision de ruines romaines. La fonction reconnue à celles-ci est plus délicate à
formuler. Certes, dès le 19ème siècle, l'administration coloniale avait choisi
d'étudier le système romain mis en place en Afrique, perçu comme le signe d'une
domination ancienne, comme "un
espace de mémoire légitimant historiquement la présence des colons en assurant
l'antériorité latine au Maghreb" (p. 104). L'inscription de la fiction
diégétique dans l'espace de ruines romaines s'explique alors comme facteur
d'identification à "un pôle de
conscience par rapport à l'univers indigène d'essence à la fois diabolique et
irrationnelle" (p. 116) ; (cf. sur cet aspect les développements très
éclairants sur la séquence dans les ruines de Volubilis in Les Cinq Gentlemen maudits).
Le légionnaire
vient alors porter son empreinte, laisser sa trace. Figure quasi légendaire qui
renvoie à une mythologie romaine de la colonisation et qui se voit ainsi
sanctifiée par ses ascendances lointaines. Car il ne s'agit bien sûr pas d'agir
dans un souci d'historicité mais d'entretenir le mythe (à cet égard, la seconde
version de L'Atlantide réalisée par
G.W. Pabst en 1932 constitue un intéressant contre-exemple puisque le
réalisateur optera pour un ancrage dans le réel, oeuvrant ainsi aux fins de
démystifier l'acte colonial réduit à "un
simple refuge palliant la déperdition de la société française, un exutoire de
fortune à un fantasme refoulé" (p. 109). Ce qui peut expliquer l'échec
commercial du film.
Quoi qu'il en
soit, il importe avant tout de "contourner
l'identité et l'histoire maghrébine de la période musulmane" (p. 113).
Le cas du Maroc est alors révélateur sans doute aucun en raison du fait qu'à la
différence de l'Algérie "pacifiée"
dès le 19ème siècle, le Moyen-Atlas et le Haut-Atlas abritaient encore dans les
années 30, vingt cinq ans après les premières conquêtes de Lyautey,
d'importants foyers de résistance évoqués exclusivement sur le plan
cinématographique comme des actes isolés de rébellion. Les fictions
s'inscrivant dans le paysage marocain (par ex. : Baroud, Rex Ingram, 1931 ; Itto,
J.B. Levy et M. Esptein, 1934 ; Les
Hommes nouveaux, M. L'Herbier, 1936) installe le territoire marocain dans
"une phase historique occidentale
décalée, par le choix d'un référent à un Moyen-Age européen" (p. 120),
tout au moins dans une acception obscurantiste et despotique. Au prix de
réminiscences pseudo-historiques assez grossières, les films examinés insistent
sur l'existence de tribus, de luttes intestines, sur la prééminence des chefs
de guerre, sur le despotisme religieux des caïds, ceci aux fins de réactualiser
un rapport de vassalité devant profiter métaphoriquement aux autorités
coloniales françaises.
Les références
à une société médiévale ont également pour objet de réévaluer le "bon" chef de tribu, c'est-à-dire
celui qui se plie aux exigences des autorités, et de créditer le chef rebelle
du qualificatif de fourbe ayant manqué à son serment, mais encore de situer la
femme maghrébine dans une logique d'exclusion ou comme objet/sujet de
phénomènes de tentation/diabolisation.
C'est en définitive à la "longue
nuit" du Moyen-Age européen qu'il est fait appel pour justifier
l'absence d'unité, la violence, l'obscurantisme, ceci au mépris de toute
analyse historique sérieuse.
Seule
exception au refus de toute référence à la spécificité de la culture musulmane,
la religion est parfois évoquée par la représentation, soit de la muraille
comme enceinte sacrée interdisant tout accès, soit de la mosquée comme "dispositif faisant du lieu de culte le
centre de tout le paysage urbain marocain" (p. 126). Contrepoint
négatif de la Raison française, la mosquée est présentée comme le lieu
institutionnel d'une religion hermétique, incapable d'expliquer
scientifiquement son environnement. Les multiples évocations d'actes de
sorcellerie complètent ce panorama afin de mettre en exergue l'immaturité des
maghrébins et de justifier une nouvelle fois la mission civilisatrice de la
France.
L'espace colonial : les
maghrébins entre réification et ensauvagement
La sphère de
l'espace colonial s'inscrit dans un ensemble plus vaste, le Maghreb, dévalorisé
précisément comme ordre culturel. Les
espaces qui définissent les maghrébins sont souvent liés à des extérieurs :
"ces derniers sont labyrinthiques et
souvent insaisissables dans leur totalité, ce sont fréquemment des lieux source
de crime et des foyers de violence. Les
espaces "indigènes" ont une organisation anarchiste, amplifiée par la
présence récurrente des foules" (p. 141). La coloration exotique
permet également de présenter le Maghreb comme "un système qui annule la présence maghrébine en multipliant les strates de sa représentation" (p. 139) tout
en dépouillant les personnages de toute consistance culturelle.
A l'opposé,
"on n'accède à l'espace colonial
français qu'en suivant l'individu" (p. 146). Cet espace est alors
clairement identifiable, construit, stable et réservant une part d'intimité à
l'homme. Cette dichotomie entre les deux sphères d'espace se vérifie en négatif
par de multiples fausses individualisations du maghrébin : les mouvements de
caméra ont alors pour fonction de créer l'étrangeté et la bizarrerie. Les
visages photographiés en gros-plan, sous-tendent une représentation de la
pathologie, de l'anormalité.
L'espace
colonial s'affirme comme un microcosme, l'individu y étant la cellule de base,
"constituante de base de la
civilisation que les colons tentent de recréer" (p. 152). A deux
appartenances culturelles différentes correspond "un mode duel de la spatialité" (p. 147).
L'espace
maghrébin peut alors être envisagé comme synonyme d'espace naturel et l'action
des colons se justifie par la fonction d'apprivoisement d'une nature austère et
sauvage. Elle se trouve également légitimée dans sa dimension guerrière.
La guerre,
motif récurrent de nombre de films coloniaux, permet tout d'abord d'appuyer l'opposition
entre l'organisation des troupes françaises fondée sur la stratégie et l'aspect
primitif et instinctif des actions menées par les "rebelles". La guerre
devient "la scène où le discours
patriotique se dessine le mieux" (p. 155). L'agencement filmique des
événements est réalisé d'une telle manière que le spectateur n'éprouve pas le
désir de voir le combattant indigène.
L'invisibilité de ce dernier va de pair avec le processus de
dévalorisation relative à son manque de respect vis-à-vis du code militaire de
l'honneur. Il s'agit de démontrer que le maghrébin ne possède aucun motif
raisonnable qui puisse légitimer son opposition aux autorités militaires
coloniales oeuvrant pour la modernisation du territoire.
Les menées
guerrières sont souvent accompagnées de cartons écrits renforçant, s'il en
était encore besoin, leur justification par l'emploi de termes très connotés :
"pillard", "razzia", ou, plus simplement "montagnard". Par ailleurs, la mise en situation de
conflits internes aux tribus "indigènes"
souligne l'absence de toute conscience politique et permet indirectement
d'évoquer une certaine forme de courage de "l'indigène" mais comme individu, incapable néanmoins de donner
un sens à ses actes.
Ces deux
mondes ainsi imbriqués l'un dans l'autre, impliquent l'idée de frontière :
"la clôture est l'un des motifs qui
apparaît le plus dans les films (...). Elle permet l'établissement de codes de
passage d'un monde à l'autre" (p. 175). L'organisation dramatique se trouve ainsi fondée sur les
déplacements, les fonctions attachées à ceux-ci, le discours propagandiste
trouvant alors sa complète formulation. Ainsi, lorsque le colon se déplace en
direction du colonisé, il agit soit dans un but humanitaire, soit avec
l'intention de négocier pacifiquement un accord, soit dans le but de marquer
son "amitié". A l'inverse,
l'indigène, reclus dans un espace d'enfermement, quittera celui-ci dans une
logique de transgression. Le souk atténue cette forte dissociation entre les
deux espaces. Situé comme "lieu
indigène", il autorise le regroupement et apparaît alors "dans toute sa complexité, comme un espace
d'enjeux à la fois politiques et économiques" (p. 180) où peut
s'effectuer la rencontre avec l'occupé.
Quelle est
alors la fonction de la langue ? Plus exactement, par quels procédés
cinématographiques assurer la suprématie de la langue française ? Parfois, l'indigène s'exprimera en arabe
mais la restitution de ses propos s'opèrera par un jeu de traduction révélant
une infirmité langagière. L'espace scriptural (panneaux, affiches) réduit pour
sa part la langue arabe à une simple ornementation dépourvue de tout caractère
signifiant. Ce dispositif valorise immédiatement la nécessité d'un espace
francophone légitimé par une vision évolutionniste darwnienne dans laquelle le
Maghrébin est placé d'emblée en phase d'arriération (p. 192).
Le repoussoir imaginaire - Le temps du rêve
Le héros est
la figure centrale de l'espace colonial, "le centre d'une constellation dramatique et le noyau personnifié de
l'idéologie qui en émane" (p. 195).
Le processus d'héroïsation consiste en une dématérialisation identitaire
initiale et en une capacité, au travers d'une progression initiatique, à se
muer en référence pour les autres, plus précisément à acquérir une fonction de
chef.
L'intégration
dans la société coloniale suppose en postulat une marginalisation préalable,
une perte de position sociale. L'espace
colonial apparaît ainsi dans une première approche comme un lieu d'exil peuplé
de parias, univers de la médiocrité et de la déchéance morale. Mais c'est aussi
un espace de régénérescence : la rupture sociale initiale, l'opération de
dépouillement, peuvent conduire au rachat qui se matérialise soit par
l'intégration du héros dans la structure coloniale comme "nouveau citoyen français des colonies"
(p. 206), soit par une mort "héroïque",
c'est-à-dire sacrificielle.
Le choix du
nom (ou du surnom) accompagnant le trajet du héros durant la phase initiatique,
constitue une donnée essentielle : il participe à la conception d'une nouvelle
identité socio-culturelle, parfois chevaleresque. A cette première figure de
l'espace colonial vient alors s'opposer celle du maghrébin efféminé. Abdelkader
Benali se propose alors d'examiner les codes de cette féminisation qui
correspondent selon lui au "soubassement
imaginaire du conflit qui oppose colon et colonisé" (p. 210).
A une première
thématisation, la nature politique (idées de pénétration, d'insémination, etc.)
s'en ajoute une autre de nature fantasmatique, la symbolique de la sexualité
n'intervenant pas seulement pour souligner le caractère viril du
légionnaire/colon mais aussi pour exprimer une certaine forme d'union qui
emprunterait alors beaucoup à une approche ethnologique bien plus vaste
(ritualisation du traité de paix, par exemple).
L'expansion
coloniale s'accompagne de deux phénomènes récurrents : l'observation
scientifique et l'essor des valeurs de la religion chrétienne. Si ce dernier
phénomène voyait ses origines remonter aux stratégies de l'ordre cistercien,
l'observation scientifique était de tradition plus récente (l'action de
Bonaparte en Egypte par exemple). Le cinéma ne pouvait qu'exploiter ces deux
phénomènes dans le cadre du Maghreb conquis.
Plusieurs
films examinés insistent ainsi sur la mise en oeuvre de principes positivistes
vieux déjà de plus d'un quart de siècle. Les oppositions : sorcier/médecin,
ignorance-éducation, confusion-organisation linéaire sont ainsi fréquemment
illustrées. La présence des avions offre également au regard un espace à
conquérir, la technologie la plus moderne étant convoquée pour justifier la
puissance de la domination coloniale.
Il incombe
alors au missionnaire, Soldat de Dieu, et au militaire d'oeuvrer côte à côte. L'Appel du silence (Léon Poirier, 1936)
retraçant la "vie héroïque"
de Charles de Foucault, justifie alors des développements conséquents, non pas
seulement en raison du très grand succès commercial rencontré mais par son
caractère topique. Ce film se voulait en effet comme une "tentative de mythification du personnage à
travers une héroïsation dramatique et idéologique" (p. 262), un
parallèle étant mené "entre la foi
et l'épée, faisant de la religion un élément actif de l'entreprise coloniale"
(p. 251), renouant "avec un mythe
ancien, celui des Croisades" (p. 267).
Le temps du réveil ou l'illusion éclatée
Mais de
nombreuses dramaturgies filmiques révèlent l'échec du couple homme
français/femme indigène comme la métaphore de l'impossible union
Orient/Occident (par exemple : l'absence persistante de progéniture issue d'un
tel couple), en insistant surtout sur "l'incapacité
d'ouverture de "l'indigène" aux "vraies valeurs" que
détient seul le représentant de l'ordre colonial" (p. 288), rendant
dès lors vain tout espoir d'assimilation.
Cet exemple
illustre une tendance plus générale de la représentation cinématographique
coloniale du Maghreb entre les deux guerres qui "tout en s'inscrivant complètement dans la norme discursive
colonialiste, annonce à travers des éléments symboliques et imaginaires la fin
de l'aventure coloniale" (p. 311). "C'est à travers cette mythologie de l'échec partagée par les films
coloniaux, qui trouve ses origines dans le courant du réalisme poétique, que le
discours sur la fin de la colonisation se dessine" (p. 312). "La mythologie qu'engendre le cinéma colonial
n'engage pas uniquement l'espace colonial mais aussi celui de la métropole"
(p. 324). Le recul fictionnel de la colonisation peut ainsi être relié à la
crise culturelle et sociale qui touche la société française. Le héros colonial
s'inscrit en définitive dans une stratégie de l'enfermement au sein d'une
architecture qu'il avait lui-même conçue.
II/ CONTRIBUTIONS CRITIQUES
Fonder une
thématique d'ensemble même à partir d'un corpus déjà très étoffé (202 films
sont répertoriés dans le corpus général, produits entre 1911 et 1963, avec, il
convient de le préciser, quelques opus échappant à la production française),
offre nécessairement à l'analyse critique des espaces dans lesquels l'opération
inverse qui consiste à revenir du globalisant au cas particulier, n'aboutit pas
à une nécessaire vérification des principes directeurs formulés comme synthèse.
On se propose
ici d'en formuler cinq exemples.
1/ Le Bled (Jean Renoir, 1929)
En page 90,
Abdelkader Benali énonce la proposition suivante : "Dans Le Bled, Jean Renoir considère le vide naturel comme le motif
principal permettant l'élaboration d'une propagande visant à justifier
l'intervention française en Algérie (...). Ainsi, analysant plus en détail
le scénario, Abdelkader Benali voit dans le mécontentement exprimé par l'oncle
Hoffer lorsqu'il apprend que Clotilde avait l'intention de vendre la propriété
qu'elle avait héritée de sa tante,
"un jugement qui montre clairement le caractère agraire habillant la
pensée coloniale française en Algérie " (p. 91).
Certes,
l'auteur a pris soin de rappeler que Le
Bled était un film de commande (La Société des films historiques en a été
le producteur). Mais il y a quelque gêne à voir inscrire sans aucune autre
réserve le nom de Jean Renoir dans le courant du "cinéma colonial". Il pourrait déjà être précisé que le film
connut un accueil médiocre, "non pas
qu'il fût plus mauvais qu'un autre, mais précisement parce que le récit
hésitait entre le glorification de l'oeuvre française et les (més)aventures
banales du triangle traditionnel : Elle, Lui et l'Autre. Du film évocateur, de
la puissance pacificatrice française, il est passé insensiblement au film
d'amour ; il s'agit bien d'un hymne colonialiste de commande que Renoir
transforme peu à peu en "western !" (Roger Viry-Babel : Jean Renoir, éd. Ramsay, 1994, p. 52).
Il pourrait également être relevé que dans ce film, le "méchant" tout
comme le héros sont français, que certaines images rappellent les tableaux de
Millet, que d'autres, telle la pluie sur les chevaux, préfigurent la poésie de L'Homme du Sud. Il pourrait, enfin et
surtout, être rappelé que l'ensemble de l'oeuvre de Jean Renoir constitue la
preuve de l'engagement de ce cinéaste contre toute forme de racisme et de
nationalisme, oeuvrant tout au contraire pour la fraternité des peuples
La question
mériterait donc d'être présentée sous un jour différent. La référence au film
de Jean Renoir, pour juste qu'elle soit s'agissant de la séquence évoquée par
Abdelkader Benali, laisse insatisfait. Elle met à jour une autre problématique
: celle de la coexistence entre une thématique souhaitée par le commanditaire
(ce qui conduit à une autre question tenant aux rapports complexes entre la
demande du public, le lot de clichés attendus et le souci de propagande) et la
liberté attachée à l'acte artistique de création défendue par le cinéaste. Au
demeurant, l'inadéquation de ces deux composantes peut alors conduire à un
double échec : pour l'auteur, un film dont il refusera plus ou moins d'assumer
l'existence et pour le producteur, un échec commercial.
On peut
regretter à cet égard que l'auteur n'ait pas souhaité étendre le champ de ses
investigations à la question de la réception par le public des "films coloniaux" ainsi qu'à
l'efficience de cette réception. C'est ainsi qu'une thématique voulue comme
acte de propagande pouvait aussi être perçue comme de simples clichés venant
illustrer de conventionnelles histoires d'amour, propres au "cinéma du samedi soir" ou à égayer
une oeuvrette de comique-troupier comme Un
de la légion, (Christan-Jaque, 1936 - gros succès au box-office). En
d'autres termes, le "film colonial"
aurait-il parfois manqué sa cible ou s'est-il inscrit réellement dans ce vaste
courant xénophobe et raciste qui tout au long des années 30 préparait la "Révolution nationale" ?
2/ Daïnah
la métisse
(Jean Grémillon, 1931)
Le film n'est
pas évoqué par Abdelkader Benali. Il est vrai que l'ouvrage concerne le cinéma
colonial au Maghreb et que le scénario de Daïnah la métisse nous conduit vers
la Nouvelle-Calédonie. Mais s'agit-il d'une raison suffisante ? Dans son livre
sur Jean Grémillon, Geneviève Sellier relève que Daïnah la métisse "fait
partie d'une sous-catégorie du film colonial : celui qui met en scène des
"colonisés dans un milieu français : en petit nombre, ces films
"fantasment sur l'homme (ou la femme) de couleur, porteurs d'un ailleurs
lourd d'étrangetés raciales" (G. Sellier : Jean Grémillon, Le cinéma
est à vous, éd. Méridiens Klincksieck, 1989, p. 93). Précisément, Jean
Grémillon a donné à Habib Benglia, seul acteur de race noire du cinéma
français, un des trois rôles principaux, et un statut social élevé qui en fait
l'égal des riches passagers blancs. A cet égard, l'influence de Charles Spaak,
auteur du scénario (une indispensable étude comparative s'imposerait avec Le Grand Jeu (J. Feyder, 1934) et La Bandera (J. Duvivier, 1935) a été
déterminante. Il a élaboré une histoire qui "sent le souffre" (G. Sellier, op. préc., p. 92). Le scénario
est connu. Répondant, par le jeu des apparences, au souhait d'un producteur
appâté par le décors luxueux d'un paquebot, Jean Grémillon n'hésitera pas à
traiter la séquence du bal masqué (sublimes images dues à George Périnal) dans
le but de transformer les Blancs en figurants grotesques, hideux, tous affublés
d'un masque si semblable, alors que Daïnah - ébauche d'une nouvelle Salomé ? -
se lance dans une danse "tourbillonnante
et solidaire" (G. Sellier, op. cit., p. 94). "Ne peut-on pas voir dans ce retournement
étrange la projection inversée du regard que l'idéologie dominante (blanche) porte sur les Noirs ("ils sont
laids et se ressemblent tous") ?
Ce sont
précisément les protagonistes blancs qui auront le mauvais rôle (Charles Vanel,
Gaston Dubosc). Loin du désert, la transgression des lieux par Daïnah conduira
précisément dans un endroit "désert",
le pont du navire, à engendrer la pulsion de viol qui s'accomplira plus tard
dans le vrombissement sordide d'une salle des machines (métaphore du progrès
accompagnant le Blanc). Film passionnant, abordant nombre de préjugés sociaux,
raciaux, sans espoir de réconciliation entre les classes, entre les races :
toute transgression doit se payer et le contraste est frappant avec les
multiples amourettes français/bédouines-berbères, etc. qui ponctueront, sous
forme de clichés les "séries à
caractère commercial oblitérées du tampon film colonial".
Une nouvelle
problématique s'instaure alors. Un réexamen du casting des "films coloniaux" apparaît
indispensable. Quelle vraisemblance "coloniale "accorder en effet à
Annabella dans La Bandera, à Simone
Berriau dans Itto, à Françoise Rosay,
Charles Vanel et Pierre Richard-Willm dans Le
Grand Jeu ?. Joséphine Baker dans Princesse
Tam-Tam, peut-elle sérieusement être l'objet de la formule de dialogue
citée par Abdelkader Benali : "la
décrasser d'abord, l'étudier ensuite, étudier ses réactions" (op.
cit., p. 72).
Le cas de
Mireille Balin et de Jean Gabin est à un autre égard exemplaire (Pépé le Moko, 1936 ; Gueule D'Amour, 1937). Jean Gabin comme
anti-héros, Mireille Balin, femme évidemment fatale, Charles Spaak de nouveau
scénariste de ces deux films : là encore un examen comparatif plus poussé
mériterait d'être mené quant aux multiples occurrences communes propres à ces
deux films, tel ce retour à une identité parisienne, si apparente dans Pépé le Moko, ou provençale dans Gueule D'amour (avec la ville d'Orange
où se déroule l'arrivée des spahis). Deux drames naturalistes où "le bon sauvage" (ou le "mauvais sauvage", c'est selon)
n'occupe guère qu'une place proche du strapontin.
En définitive
bien au delà de la thématique colonialiste - certes perceptible, on ne peut le
nier - il s'agit surtout de mettre en évidence la faculté de déplacement des
personnages. Et, là encore, c'est bien la transgression des milieux (et, par
conséquent, des classes sociales) qui conduit à la perte. Peu importe alors
qu'il s'agisse d'un coup de fusil tiré par un arabe, "toujours
dissimulé", ou d'un couteau que l'on use pour se suicider derrière les
grilles d'un paradis perdu. La propagande coloniale disparaît alors pour
laisser place à un travail sur la représentation du social.
Car le "film colonial" c'est aussi le
cinéma qui forge le mythe. Autant le personnage de légionnaire incarné par
Pierre Richard-Willm n'était guère convaincant dans Le Grand jeu, autant Jean Gabin va acquérir sa notoriété avec La Bandera. Celui-ci avait d'ailleurs
perçu avec une grande prémonition ce phénomène à venir en s'impliquant
intensément dans ce dernier film au point d'acheter les droits du roman de
Pierre Mc Orlan avec Julien Duvivier. (cf. sur ce point : P. Leprohon,
Duvivier, Anthologie du cinéma, n° 35, mai 168, p. 211-212, et C. Gauteur et G.
Vincendeau : Jean Gabin, Anatomie d'un
mythe, Nathan Université, 1993, p. 109).
C'est
peut-être là un regret que l'on pourrait exprimer à la lecture du livre
d'Abdelkader Benali. Qu'il s'agisse de René Lefebvre (Les Cinq Gentlemen maudits, J. Duvivier, 1931), d'Harry Baur (Les Hommes nouveaux, M. L'Herbier,
1936 et Sarati le terrible, J. Hugon,
1938), qu'il s'agisse de Brigitte Helm (L'Atlantide,
G.W Pabst, 1932) ou de Viviane Romance (La
Maison du maltais, P. Chenal, 1938), on ne peut s'abstraire du casting, et
de la projection identitaire que le public de l'époque plaçait dans ces acteurs
et d'extraire de cet ensemble finalement très disparate, la seule dimension
colonialiste quand bien même la démonstration aiguë d'Abdelkader Benali ne
souffrirait dans sa conception aucune critique dirimante.
Là encore,
c'est la question de la place du spectateur qui est posée : qu'allait-il voir
ces samedis soirs qui ponctuaient des semaines agitées par les Croix de feu,
les Ligues, l'impossible Front Populaire, les craintes de la guerre ? Quelle
place le générique occupait-il dans le choix du spectateur ? Quelles
projections sous-tendaient la vision des films précités ? S'agissait-il simplement
de réchauffer un chauvinisme à la petite semaine ?
3. Le
Grand jeu (J.
Feyder, 1934) et La Bandera
(J. Duvivier, 1935)
Avec
pertinence, Abdelkader Benali relève que dans La Bandera, "l'invisibilité
quasi totale de l'indigène va de pair avec le processus de dévalorisation
relative à sa sauvagerie et son manque de respect vis-à-vis du code militaire
de l'honneur" (op. cit., p. 161). L'arabe comme ennemi invisible : "Lorsque les légionnaires tombent, un à
un, touchés par les balles de l'ennemi, le spectateur ne voit que les rochers
et les collines d'où les coups de feu semblent émaner (...). L'absence de
l'ennemi de l'écran est à la mesure de son exclusion du rang de guerrier et de
sa relégation à celui d'un traître, d'un insurgé" (op. cit., p. 173).
L'analyse est
séduisante mais ne peut-on pas évoquer alors la séquence finale de The Lost patrol (John Ford, 1934). Là
également, le cadre est borné latéralement. Traversé en diagonale par les
troncs des palmiers. A l'intérieur de cet espace scénique, les soldats de la
patrouille perdue se rassurent par l'acte de parole ; pathétiques, dérisoires,
ils tombent un à un sous les balles d'Arabes invisibles. Mais ce n'est pas la
figure de l'Autre qui importe ici, c'est précisément son absence au sens
métaphysique. Ce serait en quelque sorte le chapitre ultime du Désert des Tartares de Dino Buzzatti.
Nulle impression de réalité. L'abstraction commande la plasticité du décor. Ce
n'est pas la caractérisation de l'Ennemi qui importe (en l'espèce, l'"Arabe"), c'est le vide de
l'existence confrontée à un danger non appréhendable.
Dans ces deux
films la figure du légionnaire centre le scénario (figure lancée au demeurant
en 1927 aux Etats-Unis avec la première version de Beau Geste d'Herbert Brennon ; remake de W. Wellman en 1939 avec
Gary Cooper). "Sous l'uniforme, les
nerfs et le muscle", ainsi que Michel Marie a intitulé son article
paru dans l'Avant-Scène Cinéma (1982) en insistant tout particulièrement sur la
marche à la mort "signifiée par la
bande sonore (musique du compositeur Hans Eisler) dans un film (il s'agit là du Grand
Jeu) qui a fondé tout son système
dramatique sur un trucage sonore : la postsynchronisation d'Irma par la voix
rocailleuse et grave de Claude Marcy" (op. cit, p. 23). La place de
"L'Arabe" est alors très
faible, comparée au personnage de Gilieth. Amitié virile, force, violence : ces
thèmes vont inscrire Jean Gabin dans la mythologie de l'acteur par le biais du
"film colonial". La
thématique coloniale ne constitue pas alors la portée musicale d'une quelconque
partition colonialiste mais plutôt un écrin idéal pour permettre
l'accomplissement du mythe Gabin et sa consécration dans ces "histoires d'hommes" chères à Julien
Duvivier.
En revenir à
la seule thématique coloniale conduirait alors à masquer un facteur distinctif
essentiel entre Le Grand Jeu et La Bandera. Aux rapports entre hommes (La Bandera) s'opposent un mélodrame
raffiné homme/femme, ponctué en filigrane de la recherche d'un double (à ce
dernier égard, une correspondance serait envisageable avec Vertigo d'A. Hitchcock). Film pour hommes, film pour femmes. Quoi qu'il en soit, la
dimension coloniale et partant raciale occupe dans ces deux films peu de place.
La figure du
légionnaire peut, par ailleurs être nuancée. Ainsi Georges Pitoëff dans Le Grand Jeu : figure centrale dans
l'évocation du milieu de la Légion étrangère (contra : Charles Ford, in Jacques
Feyder, Cinéma d'aujourd'hui, Seghers, 1973, p. 55, qui ne voit dans le
personnage incarné par l'acteur qu'"un
petit rôle sans grand relief"). Pourtant les conditions du départ vers
un suicide annoncé de "Nicolas" (son nom d'emprunt), la réplique
figurant dans le dialogue de Charles Spaak : "Quand il est mort, il a dit : Je m'en fous. C'était peut-être le plus malheureux de nous tous !",
font de ce personnage un anti-héros, déjà, loin du pittoresque de bazar, loin
d'un héroïsme conventionnel ou cocardier, loin du triomphe de la chanson "Mon légionnaire", interprétée en
1936 par Edith Piaf et Marie Dubas.
Car c'est déjà
le cinéma populiste qui s'exprime à travers cette figure discrète. Quant à
Gilieth, c'est un personnage complexe, crédible, qui incarne à lui seul deux
aventures, l'aventure de la pègre et l'aventure militaire, toutes deux motivées
par la misère. Les morts de Gilieth et de Nicolas sont alors aux antipodes de
la formule Abdelkader Benali : "les
films coloniaux structurent le plus souvent le processus de l'héroïsation
autour de la mort finale (manifeste ou prévisible) du personnage central
(...). Le sang versé, lié au mythe de
la jeunesse sacrifiée, souligne doublement les mécanismes de l'appropriation de
l'espace colonial, fondée sur une filiation sacrificielle" (p.
207). Rien de tel dans La Bandera. Rien de tel non plus dans Le Grand Jeu où l'ellipse finale exclut
même du champ de la représentation la mort du héros.
4. Pépé
Le Moko
(Julien Duvivier, 1936).
Une remarque
préalable concerne tout d'abord le générique.
Le rôle de Slimane est tenu par un juif roumain, Lucas Gridoux. Or, le générique égare son nom, repoussé
après le titre, au milieu des comparses de Pépé (Jean Gabin), bien qu'il tienne
l'un des deux grands rôles masculins du film (cf. M. Lagny, Marie-Claire
Ropars, Pierre Sorlin : Générique des années 30, P.U.V. 1986, p. 131).
Pourtant
Slimane et Pépé sont deux figures inséparables, complémentaires. Dans l'ouvrage
précité, les auteurs ont apporté la démonstration de ce que Slimane "cristallise la perturbation provoquée par la
casbah" (op. cit., p. 61 et s.). Slimane porte sur lui "une étrangeté raciale dérangeante, contredite
par sa place et ses fonctions dans le monde européen". Quant à Pépé le Moko, son nom même à
connotation étrangère, marque sa marginalité et justifie dans une certaine
mesure son inscription dans l'espace de la Casbah.
A la
dichotomie Orient/Occident, Pépé le Moko
offre une approche plus subtile où le va-et-vient entre le monde européen et le
monde arabe ponctue le récit. Interlocuteur privilégié de Pépé, Slimane est peu
à peu contaminé et provoque l'incursion métaphorique du Double. Ainsi la phrase
suivante prononcée par Slimane à l'adresse de Pépé qui, par dérision,
l'invitait à lui passer les menottes alors qu'il était au café : " - Non, Pépé. Je t'arrêterai seul, à
mains nues, sans accessoire. C'est déjà écrit ", s'inscrit dans cette
lecture. Dès lors, les stéréotypes s'évanouissent et "à travers Slimane s'insinuent et se libèrent les figures du désir, et
les pulsions mortelles dont Pépé ne peut pas se défaire" (p. 167).
Pourtant,
selon Abdelkader Benali la relation
des deux personnages pourrait être envisagée "sous une lumière proprement coloniale, d'autant plus qu'à aucun moment
le film ne laisse apparaître ouvertement la nature du conflit qui oppose les
deux hommes et qui provoque l'acharnement de Slimane contre Pépé" (p.
319). "Le combat qu'il mène contre Pépé s'inscrit dans un jeu emblématique qui
consiste à piéger ce dernier (...). Un tel schéma permet un transfert
sémantique qui porte la lutte entre les deux personnages de la sphère
individuelle à celle engageant des groupes et surtout des entités opposées"
(p. 320). On peut alors relever que l'analyse proposée par l'auteur s'appuie
sur une démonstration diamétralement opposée à celle développée par M. Lagny,
Marie-Claire Ropars et Pierre Sorlin dans l'ouvrage précité.
Cette analyse
peut alors susciter la réserve tout au moins en ce qu'elle entend réintégrer le
personnage de Pépé dans la matrice identitaire de l'occupant assiégé par
l'occupé. Il suffit de se référer à la séquence finale où la Casbah, présentée
comme lieu d'enfermement, se trouve métaphorisée par des barreaux, ceux de la
grille du port ouvrant sur la liberté. Slimane, pour sa part, ne cesse de
s'extraire du groupe des policiers. Slimane est bien la figure renversée de
Pépé, tous deux unis dans la même absence de fondation ; comme un être unique,
flottant, morcelé, s'excluant tout autant des repères indigènes (Pépé, le
"Blanc") que de la
structure coloniale (Slimane, le "Bâtard").
Pépé le Moko dépasse cet antagonisme
réducteur pour aborder les questions d'opposition de classes et de
marginalisation pour ceux qui refusent de perdre leur personnalité dans une
simple bilatéralisation des relations dominants/dominés. En ce sens, Pépé le Moko s'inscrit difficilement
dans le filon des "films coloniaux".
D'ailleurs, à cet égard, Emile Vuillermoz a manifesté à la sortie du film ses
craintes quant à la satisfaction de "certains
milieux anti-français" devant l'échec de la politique coloniale
française sous-jacente dans ce film où Alger était présentée comme "un repaire inexpugnable de bandits et de
hors la loi" (Cinématographie Française, n° 1032 daté du 12 août 1938.
5. La
Maison du maltais (Pierre Chenal, 1938)
Tiré du roman
de Jean Vignaud (déjà adapté à l'écran par Henri Fescourt en 1927), la Maison du maltais de Pierre Chenal
sort sur les écrans parisiens le 22 septembre 1938. Une bien mauvaise période
puisque le 11 du même mois, Hitler annonçait son intention d'annexer au IIIème
Reich les Sudètes. Le 28, ce seront les accords de Munich. Pendant ce temps, les
salles de cinéma se vident.
La Maison du maltais peut-il s'inscrire sous le
vocable "film colonial" ?
La généalogie avec Pépé le Moko
permet d'en douter. Certes, dans les studios Paramount de Saint-Maurice (pour
Gladiator Films), Georges Wakhevitch et Maurice Colasson avaient réussi la
prouesse de reconstituer un quartier de Sfax à l'égal de la reconstitution de
la Casbah d'Alger par Jacques Krauss, et la photographie de Curt Courant
égalait, à n'en pas douter, le chef d'oeuvre de Jules Krüger. La présence de
Frehel n'était pas non plus un simple hasard de casting. Slimane et Matteo,
triomphe des figures ambiguës, des personnages doubles participant du pouvoir
européen mais traités avec mépris par celui-ci. A quel monde appartiennent-ils
? Les frontières, les espaces se diluent, demeurent secrets. L'image devient irréaliste. Désormais, les
relations entre les groupes arabes et français font naître des situations
instables qui ne s'accordent plus avec les schémas initiaux propres au genre
colonial, tels que ceux-ci apparaissaient dans les films du début des années
30.
Il n'est plus
question de héros s'engageant dans un parcours initiatique en quête de rachat.
Matteo est un simple pêcheur d'éponges, maltais, musulman et poète. Les
histoires qu'il raconte sont autant de rêves éveillés qu'écoutent des épaves,
des filles perdues. Un héros "métèque"
empreint de douceur, de pureté, de désintéressement. Devenu gangster par
fatalisme, Matteo fera tout pour sauver celle qu'il aime (Viviane Romance) de
son maître chanteur (Louis Jouvet). Réalisme poétique sur fond d'exotisme
réaccaparé et dévoilé. Ce film dérangera le public et pour cause.
La mixité
raciale, l'explosion d'un cosmopolitisme proliférant, mettaient ainsi à mal les
frontières si fragilement dressées dans la cinématographie des années 33-35.
Pour sa part, le colon devenait un être contradictoire, peu à peu privé de ses
repères. En contrepoint à ces fictions, le nazisme était déjà là. Que pouvait
alors la foi coloniale lorsque les rhéteurs de la Révolution Nationale
imaginaient déjà des lendemains qui devaient selon eux chanter et lorsque la
tragédie de Dunkerque était si proche ?
Dans une
optique plus générale, la notion de "cinéma
colonial au Maghreb" suscite
plusieurs interrogations.
En premier
lieu, s'agit-il bien d'un "genre"
cinématographique, à supposer que ce concept puisse faire l'objet d'une
définition rigoureuse ? (cf. sur cette problématique le numéro 68 de
CinémAction : Panorama des genres au
cinéma). Ainsi, le terme n'apparaît pas dans l'ouvrage récent de Pierre
Billard, l'Age classique du cinéma
français (Flammarion, 1995). De même, Jean-Pierre Jeancolas a préféré
intégrer " les films coloniaux" dans le corpus plus élargi des "fictions militaires" (cf. :15 ans d'années trente, le cinéma français
1929-1944, Stock/Cinéma 1983, spéc. n° 246).
En deuxième
lieu, s'agit-il bien d''un "cinéma
de propagande" ? Certes, dès
lors que le film est observé "non
comme une oeuvre d'art, mais comme un produit, une image-objet dont les
significations ne sont pas seulement cinématographiques", l'analyse
pouvant alors "s'appuyer sur des
extraits, rechercher des séries, composer des ensembles, intégrer le film au
mode qui l'entoure et avec lequel il communique nécessairement" (Marc
Ferro : Cinéma et Histoire, édition
refondue, Gallimard, 1983, p. 41), la démonstration d'Abdelkader Benali trouve
sa pertinence. Mais quelle était alors la finalité de cette propagande?
Si, au début
des années 20, l'amour propre et le chauvinisme national pouvaient être
agréablement flattés par une réalisation comme l'Atlantide (M. Lherbier, 1921) tournée à 850 kilomètres d'Alger,
ne serait-ce que parce que le film permettait de rivaliser avec les meilleures
productions hollywoodiennes, la conscience des spectateurs avait profondément
évolué à la fin des années 20 à la suite du conflit rifain où près de 700.000
hommes, en comptant les supplétifs, avaient été mis sur le pied de guerre. La
persistance des combats avait même conduit en métropole à de nombreux et
violents meetings de protestation. Les communistes n'avaient pas manqué de
s'attaquer à tous les dogmes de la colonisation et même, pendant la révolte
d'Abdel-Krim (1924-1925) à affirmer leur solidarité avec les rebelles.
Par ailleurs,
parmi les populations coloniales, de nombreuses voix d'intellectuels
s'exprimaient en faveur d'une extension de la politique d'assimilation dont la
loi du 4 février 1919 avait constitué déjà une première avancée (cf. par
exemple l'action en ce sens du jeune Ferhat Abbas). Ainsi une Ligue française
pour l'accession des indigènes de Madagascar aux droits des citoyens français
avait été fondée par un instituteur ancien combattant, Ralaimongo. Ces
mouvements, encore rares, contestaient certes le principe de l'administration
directe mais revendiquaient un désir d'association avec la métropole. Et c'est
lorsque ces mouvements modérés ont été réprimés qu'une expression
révolutionnaire prit alors naissance, ici, au Maroc, là à Madagascar, etc.
Pour répondre
à cette évolution, l'administration coloniale française a joué la carte de la
mise en valeur des territoires ainsi mis sous tutelle : ainsi, le plan Sarraut
en 1921, les projets grandioses de l'ingénieur Bélime au Niger à partir de 1928
(L'Homme du Niger de J. de
Baronchelli, 1939) le développement spectaculaire des routes et des voies
ferrées au Maroc, etc. Mais derrière ce volet humanitaire, la politique de
profit des grandes compagnies dictait l'action des hommes politiques. C'est
dans une approche de lutte des classes que pouvaient être évoquées les
conditions lamentables dans lesquelles la masse de la population indigène,
déportée vers tous ces chantiers de construction, s'enfonçait dans le
misérabilisme. Mais de cela, le cinéma ne parlait pas et occultait au contraire
totalement cette logique d'exploitation en focalisant l'attention du spectateur
sur ce qui devenait déjà des clichés.
C'est
peut-être là que se situait en négatif l'objet véritable de la propagande
figurant dans ces productions destinées à un vaste circuit de distribution :
persuader la population française de la légitimité des bienfaits de la
colonisation dans le même temps où quelques études courageuses tentaient
pourtant d'alerter l'opinion publique métropolitaine sur l'exploitation des
indigènes comme main-d'œuvre à bon marché (cf. sur ces points, Philippe
Bernard, La fin d'un monde, 1914-1929,
Seuil, 1975, spéc., p. 174 et s. ; J. Becque, Le Maroc entre les deux guerres, Seuil, 1969) . A cet égard,
l'examen des bandes "d'actualités
filmées" pourrait sans nul doute servir d'utiles pièces à
conviction quant au caractère propagandiste
des images du Maghreb proposées au spectateur (une telle analyse devant alors
tenir compte de l'évolution des bouleversements politiques constatés en
métropole et de leur répercussion sur le contenu des activités filmées).
En troisième
lieu, il serait intéressant de procéder à une étude comparative minutieuse des
corpus de films traitant du phénomène colonial, selon la nationalité des
producteurs et réalisateurs. On ne peut en effet faire l'impasse sur le fait
que le cinéma américain a été également très tôt intéressé par cette thématique
(Beau geste, H. Bresmon, 1926 ; L'Oasis d'amour, G. Archaimbaud, 1929 ; Le Clairon sonne, G. Hill, 1929 ; Renégades de V. Fleming, 1930 ; Under two flags de F. Lloyd, 1936, et
bien sûr, Morocco, J. Von Sternberg,
1930), tout comme des cinéastes allemands ou polonais (Die Flucht in die Legion, L. Ralph, 1929, La Voix du désert, W. Waszynski, 1932 ; Ombres sur le Rif, J. de Kuharski, 1933, sur un scénario de Bela
Balasz). L'image donnée par ces films était-elle proche de la vision coloniale
française ? Il y a là encore un champ de recherche à exploiter. Dans le même
ordre d'idée il pourrait également être fructueux de s'interroger sur les
productions du cinéma italien et espagnol de la même époque traitant elles
aussi de la question coloniale (ainsi par exemple, pour le cinéma franquiste : Bambu, de Saenz de Heredia, 1945). De
même un rapprochement pourrait être opéré dans la production britannique avec
le film Bozambo (Z. Korda, 1935).
En définitive,
le rêve de l'Atlantide n'était qu'une échappatoire et la Casbah elle-même avait
fait exploser l'imaginaire généré par l'ordre établi, au travers de femmes
impudiques. Etrange paradis perdu à forte connotation machiste qui renvoyait à
une très grave crise d'identité d'une génération confrontée à la montée du
fascisme. Le "cinéma colonial"
ne serait-il alors qu'une mythologie d'un passé imaginaire ponctuée par la voix
émouvante de Frehel dans Pépé le Moko
?
Philippe
CHIFFAUT-MOLIARD