TERRENCE MALICK

 

            Biographie

 

Terrence Malick est né à Ottawa, dans l'Illinois, le 30 novembre 1943. Diplômé de Harvard, il se consacre tout d’abord au journalisme. Il collabore au New Yorker et enseigne dans le même temps la philosophie au MIT. Il entre ensuite à l'American Film Institute où il signe un court métrage, “ Lanton Mills ”. Puis, il écrit deux scénarios de longs métrages        (“ Deadhead Miles ” et “ Pocket Money ”), et prend le pseudonyme de David Whitney pour signer celui de “ The Gravy Train ” qui sera réalisé par Jack Starrett.

Financé et réalisé en 1974 dans des conditions précaires, son premier film en qualité de réalisateur, “ La ballade sauvage” (“ Badlands ”), révèle une grande sensibilité, alliée à une maîtrise plastique exceptionnelle. Le film conte l'odyssée meurtrière d'un rebelle sans cause (Martin Sheen) et de sa compagne (Sissy Spacek) à travers le Middle West des années 50. Un couple tout à la fois innocent et monstrueux, que le cinéaste observe avec force ironie, tout en se gardant bien de plaquer sur son film un quelconque jugement moral. Construit sur la dissonance d'images somptueuses, d'une voix off sèchement sobre, le récit s'insinue dans la brutalité de l'Amérique sauvage des années cinquante. Cette cavale de deux délinquants déchaîne la critique qui compare le metteur en scène à Orson Welles au temps de “ Citizen Kane ”. Pour beaucoup c’est le meilleur premier film depuis “ Citizen Kane ”.

 

La suite confirme la singularité du réalisateur. Séduit par son talent, Charlie Bluhdorn, un haut dirigeant des studios Paramount, lui offre un million de dollars d'avance sur son prochain film. Le réalisateur ne se précipite pas et met deux ans pour monter son deuxième film. Il mettra un an à le tourner et passera deux ans dans la salle de montage au grand dam de ses producteurs. En 1978, sort sur les écrans “Les moissons du ciel” (“ Days of heaven ”). Il a tourné dans les grandes plaines de l'Alberta, au Canada, entièrement en lumière naturelle, grâce notamment à l’excellent travail de son chef opérateur Nestor Almendros. Le film oppose à la splendeur d'une faune et d'une nature vivante les aspirations de migrants échappés du ghetto industriel de Chicago. Il récolte le Prix de la mise en scène à Cannes en 1979, année où la Palme d'or fut décernée à “ Apocalypse Now ”.

 

Si ses deux premiers films ne seront pas des triomphes commerciaux, ils imposent néanmoins Malick comme un cinéaste majeur. Il s’en suivra une longue période de silence cinématographique. Tout le monde commençait à désespérer de voir Malick reprendre la caméra un jour. Puis, on finit par apprendre qu’il écrivait une adaptation de “ la Ligne rouge”, roman de James Jones (1921-1977), dont nombre de ses ouvrages furent adaptés pour le grand écran : “ Tant qu'il y aura des hommes ”, par Zinneman, “ Comme un torrent ”, par Minnelli, et “ La fille d'un soldat ne pleure jamais ”, par James Ivory. Terrence Malick revient, donc, après presque 20 ans d’absence, à la mise en scène avec “ La Ligne rouge ” (“ The thin red line ”). Malgré sa longue absence, l’admiration de ses pairs et de la critique sont restés intactes. Malick a vu, pour “ La ligne rouge ”, le tout Hollywood se précipiter en masse afin de faire partie du casting du film, acceptant même de revoir leur salaire à la baisse. A la vision du film, le prestige du cinéaste ne se dément pas.

 

Malick le marginal

 

Dans l'anthologie Cinquante ans de cinéma américain, Bertrand Tavernier concluait son article consacré à Malick par : “Espérons qu'il (Malick) ne suivra pas l'exemple de Salinger et qu'il ne nous laissera pas seulement (si l'on peut dire) ces deux poèmes fulgurants et uniques.”[1] Il ne faut pas voir dans l’insuccès public de ses deux premiers long-métrage, la raison de ce qui pourrait sembler être une rupture avec Hollywood. Une curiosité insatiable explique davantage le vide dans sa biographie. Soit vingt années à l’ombre des plateaux, consacrées semble-t-il à une intense fréquentation des musées du monde, des voyages aventureux en quête de faunes rares, un intérêt pour le bouddhisme, des articles pour Life et The New Yorker, la préparation d'une adaptation scénique de “ L'intendant Sansho ” de Mizogushi, des pièces confidentielles avec Andrzej Wajda, etc. On le vit également apparaître dans quelques sériés télévisées comme “ The Beats ” ou “ Golden Fiddles ”. Il fut également producteur en 1998 du film “ Endurance ”.

 

Pendant cette période, les producteurs de tous horizons n'ont cessé de le courtiser. Ils étaient même prêts à tolérer ses plus excentriques exigences : sa difficulté à obéir à un planning, sa versatilité intrinsèque de biologiste papillonneur, ses impulsions maniaques, parfois mêmes colériques. Dans son entourage se murmure ce mantra : “C'est un génie, voilà la bonne et la mauvaise nouvelle...” Malick a la logique d’un franc-tireur.

 

Le mystère qui tourne autour de Terrence Malick ne cesse d'intriguer. Coquetterie outrancière, orgueil d'artiste pur et dur, génie de la mystification ou génie tout court ? Le Texan refuse toute interview depuis un quart de siècle. C’est un obsessionnel de la vie privée au point de masquer les couvertures des livres qu'il lit ou des cassettes qu'il écoute, de crainte de livrer des indices trop intimes de sa personnalité. Alors que le barbu répugne à se laisser photographier, il joue les stars pourchassées en ne pratiquant que les entrées de service des établissements publics.

 

Le mystère de sa légende s'épaissit d'anecdotes les plus étranges. Par conviction religieuse, ce fervent épiscopalien exigerait que tout poste de télé soit ôté de sa vue dans les hôtels. Pour vérifier la signification d'un mot, il aurait rencontré le philosophe Heidegger, dont il a traduit “ Le principe de la raison ” en 1966. Tout ceci avant même de songer à se consacrer au métier de cinéaste, une vocation mûrie à l’âge de 28 ans, et nourrie par l'écriture, la photographie, l'étude spirituelle…

 

            Tous ces éléments propres à l’excentricité de l’auteur ont participé à l’attente particulière cristallisée autour de la sortie de “ La Ligne rouge ”, qui encore une fois, malgré sa reconnaissance critique, n’a pas eu les faveurs du public. Cette relative désaffection des salles peut s’expliquer en partie par la sortie la même année d’un autre film de guerre :           “ Il faut sauver le soldat Ryan ” de Steven Spielberg. A la sortie du film de Malick, les comparaisons avec le film de Spielberg furent systématiques, alors que le terrain de mise en parallèle est bien plus mince qu’il n’y paraît.

 

 


Filmographie

 

                    1973 - Badlands

                    avec Martin Sheen, Sissy Spacek

                    * Meilleur film, San Sebastien

                    Histoire vraie des meurtres de Charles Starkweather et Caril-Ann Fugate

 

                    1978 - Days of Heaven

                    avec Richard Gere, Brooke Adams

                    * 4 nominations Oscars 79

                    * Nomination meilleur film Golden Globes

                    * Pris de la mise en scène Cannes 79 et Cercle des critiques de New York

                    Histoire d'un couple au début du siècle qui cherche à échapper à la pauvreté.

 

                    1998 - The Thin Red Line

                  avec Sean Penn, Nick Nolte, Jim Caviezel

                  * Ours d’or à Berlin 1999

                  * 7 nominations aux oscars 1999

                  Histoire de la bataille de Guadalcanal en 1942.

 

           


LA LIGNE ROUGE

 

 

Fiche technique

 

The thin Red Line, U.S.A, 1998

Réalisation                                                               Terrence MALICK

Scénario                                                                    Terrence MALICK

D’après le roman de                                                James JONES

Directeur de la photographie                                   John TOLL

Musique                                                                    Hans ZIMMER

Production                                                                 Robert Michael Geisler, John Roberdeau,

Grant Hill

                                                                                  Phoenix Pictures, Fox 2000

Durée                                                                        2h47min.

Distribution                                                               UFD

Sortie en France                                                       24 février 1999

 

Interprétation

Le sergent chef Edward Welsh                        Sean PENN

Le lieutenant colonel Gordon Tall                                Nick NOLTE

Le sergent Keck                                                         Woody HARRELSON

Le capitaine James “Burger” Staros                             Elias KOTEAS

Le capitaine John Graff                                               John CUSACK

Le soldat Witt                                                             Jim CAVIEZEL

Le soldat Bell                                                              Ben CHAPLIN

Le soldat Fife                                                              Adrian BRODY

Le sergent McCron                                                     John SAVAGE

Le général de la brigade Quintard                                John TRAVOLTA

Le capitaine Charles Bosche                                       Georges CLOONEY

Le sergent Storm                                                        Georges C REILLEY



                Contexte cinématographique et historique

 


“ La ligne rouge ” avait déjà été porté à l'écran en 1964 sous le titre “ L’attaque dura sept jours ” par Andrew Marton, avec Keir Dullea et Jack Warden. Même si le dossier de presse ne s’est pas vanté de l’existence de cette première adaptation, il était malgré tout difficile d’ignorer que l’action de “ la Ligne rouge ” se situe après l'anéantissement de la flotte américaine à Pearl Harbour le 7 décembre 1941, à ce tournant de la Seconde Guerre mondiale où les Américains, d'août 1942 à février 1943, cherchent, quel qu'en soit le coût matériel et humain, à reprendre le contrôle du Pacifique. Ce qui implique, vu le peu de terre permettant de faire escale entre Tokyo et Los Angeles, un débarquement dans la chaîne des îles Salomon. Le cinéma a popularisé à maintes reprises ce chapitre de l’histoire qui, chronologiquement, commença avec “ La bataille de Midway ” (John Ford), pour se poursuivre avec “ Okinawa ” (Lewis Milestone), “ les diables de Guadalcanal ” (Nicholas Ray), “ Duel dans le Pacifique ” (John Boorman) et bientôt le “ Pearl Harbour ” de Michael Bay.

 

L’action du film se déroule sur l'île de Guadalcanal, là où va se dérouler l'une des batailles les plus meurtrières de la Seconde Guerre mondiale. Une île qui fut un paradis, avec ses populations de pêcheurs vivant au rythme d'une nature prodigue, avant que la guerre ne la broie dans sa gueule d'acier.

           

 

            Synopsis

 

Le film suit un bataillon, la compagnie Charlie. Elle prépare l'invasion d'une position forte de l'ennemi Japonais, sur l'île de Guadalcanal, endroit stratégique par excellence. Au départ les militaires ne rencontrent aucune résistance. Les Japonais les obligent à s'enfoncer plus en avant dans l'île. Les soldats Américains pénètrent tout droit dans un piège où ils vont se retrouver confronter à des aborigènes, des obstacles imprévus, leurs propres peurs, et surtout la mort et le doute existentiel. Comme James Jones, l’auteur du roman à l’origine du film qui fut grièvement blessé pendant ces événements, Terrence Malick consacre une partie non-négligeable de son film à l’assaut sanglant de la fameuse cote 209.

 

Le film nous fait partager le quotidien de ses hommes confrontés à l’horreur. Il évolue au gré des subjectivités de plusieurs personnages représentant chacun un archétype de nature et de comportements. Il y a  l'égoïste, le généreux, l'arriviste, l’humble soldat, le courageux, le  lâche... A travers le parcours de ces hommes les barrières du film de genre sont très vites dépassées.

 

 

 


LA LIGNE ROUGE : UN PRISME PHILOSOPHIQUE

 

 

Pour parfaitement comprendre le système de l’effet de plan qui couvre tout le film, il est important de bien comprendre les idées développées et la construction mise en œuvre. En effet, l’affect ne se résume pas nécessairement à un moment, à un plan. Il émerge d’une construction savante traduisant une volonté de l’auteur de créer le trauma chez le spectateur à travers différents moyens. L’impact du plan n’est qu’un moyen parmi d’autres mais sans conteste le plus troublant et le plus efficace. Terrence Mallick a pour but premier de donner des pistes de réflexions. Pour cela, il doit interpeller, le spectateur, le mettre en condition favorable ; c’est ce qu’il entreprend en reposant son système sur l’affect dans le plan plus ou moins maîtrisé, plus ou moins pensé. Pour appréhender son émergence parfois fulgurante, il est nécessaire de décrire les enjeux du film et donc de rentrer dans une analyse relativement détaillée de l’objet filmique dans son ensemble. Ensuite nous pourrons, aborder les questions du plan dans “ La ligne rouge” de manière optimale.

 

 

            “ La ligne rouge ” n’est pas un film de guerre

 

Progressivement, la trame narrative relativement mince se constitue et les protagonistes émergent. Les aborigènes apparaissent furtivement. Ils sont au centre de ce film fable mais leur action se limite à la périphérie. Leur présence vient hanter insidieusement le film avec leurs visages transformés. Ils apparaissent de manière régulière pour rappeler que cette guerre qui n’est aucunement la leur va bouleverser leur culture. Les “héros” sont incarnés par une impressionnante brochette de stars. Ils incarnent les membres du bataillon. Ils représentent les différentes facettes de l'homme et les réactions, physiques et morales, qu'elles impliquent. Il y a là le soldat Witt (Jim Caviezel), doux individu ouvert à la culture indigène et tentant de comprendre la résonance philosophique de ce conflit ; le sergent-chef Welsh (Sean Penn), baroudeur cynique touché par l’approche de Wiit mais définitivement résigné ; le lieutenant-colonel Tall (Nick Nolte), qui va enfin pouvoir mener la bataille de sa vie qui fait penser à d’autres personnages mémorables du cinéma comme dans “ Patton ” ou    “ Le désert des tartares ”; le capitaine Staros (Elias Koteas), officier trop sensible qui ne parviendra pas à se résigner à l’idée du sacrifice humain nécessaire et tentera de s’élever contre l’ambition de son supérieur; le soldat Bell (Ben Chaplin), le romantique qui ne songe qu'à l'épouse laissée au pays; le capitaine Gaff (John Cusack), modèle de rationalisme et d’intelligence, perdu quand l’irrationnelle barbarie s’abat sur l’homme, et encore Adrien Brody, le peureux ; George Clooney, Woody Harrelson, John Savage, John Travolta...

 

Un groupe se constitue face aux balles adverses pour mieux disparaître par la suite, tandis que la montée en puissance du film se fait autour de la nécessaire prise d'assaut d'une colline. Ces scènes empruntent, pour une part, le modèle de naturalisme à la Fuller avec une progression dramatique qui s’évanouira avant le climax attendu. Et il y a enfin l’ennemi longtemps fantomatique, les Japonais dont la représentation est à la limite du cliché raciste. C’est d’ailleurs la critique majeure que nous pourrions faire à “ La ligne rouge ” qui perd de son impact humaniste et universel quant à sa volonté réflexive par cette représentation dangereusement superficielle. Il ne faut pas croire pour autant que les Japonais sont du côté du mal dans un découpage manichéen, bien au contraire, cependant ils sont exclus de la réflexion de Malick. Lorsqu’ils s’incarnent enfin, ils ne sont tout d’abord qu'une trace morbide. Ils ne semblent pas appartenir à la réalité du film et apparaissent comme des pantins obéissant aux obligations guerrières. Ils apparaissent presque comme des figures malfaisantes, ce qui est dommageable à partir du moment où nous ne retrouvons pas cet échos dans le camp d’en face. A ce niveau, le film se rapproche trop des représentations hollywoodiennes si contestables des conflits en général. Cependant, cette lacune apparaît plus comme un manque que comme une facilité.

 

Très vite dans le film, l’intrigue passe au second plan. Il y a un travail de déstructuration du récit au profit de l’expression visuelle et sonore qui sera le vecteur du choc initial que recherche le réalisateur. Malick abandonne certains de ses personnages pendant une grande partie du film, avant d'y revenir. Le film évolue comme s'il s'agissait d'abord de mettre en avant des visions, des propos adéquates, plutôt que de montrer des soldats auxquels s'identifier. Nous passons entre les mailles de l’identification cinématographique qui est l’absolu de la fiction hollywoodienne. A travers, le procédé de fluctuation permanente “ du point d’analyse ” et non du point de vue, qui comme nous le verrons plus loin, la plupart du temps, est situé bien au-delà des personnages, nous nous focalisons sur un discours global proféré par l’homme et non sur sa représentation.

 

Le recours du cinéaste aux ellipses brutales brise encore plus la linéarité de la trame narrative et permet de ramener l'anecdote à une plus juste perspective. Malick ne raconte pas tant une histoire qu'il montre des comportements, qu'il fait entendre des réflexions, qu'il décrit une situation. Dans le même ordre d'idées, la multiplication des personnages crée une sorte de décentrement permanent qui empêche l'identification du spectateur et, par le fait même, court-circuite toute velléité que celui-ci aurait d'élire un héros. C'est que “ La ligne rouge ” est une fresque, dans le plus pur sens du terme, et que son équilibre repose sur un très large ensemble d'éléments.

 

            “ La ligne rouge ” exploite huit voix-off correspondant aux réflexions de différents protagonistes, qui finalement s’avèrent complémentaires. Les voix-off se font échos et sont les facettes d’un même discours. Malick déstructure les conventions du récit cinématographique. Il passe de la conscience du soldat Witt à celle du colonel Tall, puis à celle de Bell, comme pour marquer que chacun de ces hommes constitue les facettes d'une seule et même individualité. Cette trame ajoute, elle aussi, à la distanciation qui caractérise le film, car elle n'agit pas en pléonasme par rapport à l'image, mais se développe plutôt comme un commentaire qui offre quantité de pistes d'interprétation. Par elle, les soldats qui habitent le film révèlent leurs peurs, leurs rêves, les pensées qu'inspire leur horrible situation. Par elle, le cinéaste acquiert une liberté de parole que le simple recours au dialogue ne lui permettait pas. Par elle, le récit gagne en densité, le film s'éloigne de la sphère romanesque et se rapproche de celle de l'essai. Comme Kubrick et Scorsese, qui affectionnent également le recours à la voix off, Terrence Malick utilise de manière brillante des morceaux musicaux. Dans “ La ligne rouge”, l'emploi d'une musique aborigène qui se réfère à une culture et par l'emploi d'une bande originale qui n'est jamais empathique, le cinéaste place son film dans le champ de la réflexion plutôt que dans celui de la pure émotion au niveau de la narration. Malick n’exclue aucunement l’émotion, c’est d’ailleurs l’un de ses moteurs, mais il ne l’intègre pas du tout dans la fiction. L’émotion est dans le plan de manière quasi exclusive.

 

Dès le début du film le ton est donné, nous sentons qu'il va falloir s’éloigner de toutes les références qui gravitent autour du film de guerre ou concernant le contexte historique. Nous pourrons ainsi davantage apprécier l'originalité de l'auteur. Qui dit film de guerre dit combats, la magistrale ouverture de " Il faut sauver le soldat Ryan " en étant l'exemple canonique. Rien de tel ici, alors que nous suivons le débarquement à Guadalcanal. Du générique, qui s'intéresse à la gueule d'un crocodile, parfaite métaphore de ce que va être l'œuvre dans sa réflexion sur la violence comme état de nature, jusqu'à la fin d'un prologue de dix minutes où deux déserteurs occupent une terre aussi magnifique que vierge sans qu'un coup de feu ne soit tiré.

 

 

            Le paradis perdu

 

Bien plus qu’un film de guerre, le film s’intéresse en réalité à la condition humaine.    “ Il faut sauver le soldat Ryan ” de Steven Spielberg, auquel la critique américaine n'a pas manqué de comparer  “ La ligne rouge ”, commençait par un tour de force de mise en scène pure, montrant le débarquement des forces alliées à Omaha Beach. Le film de Malick est, lui, beaucoup plus contemplatif et ne cherche par la performance cinématographique. La dimension spectaculaire des scènes de combats, qui ne manquent pas malgré tout, n’est que secondaire. Comme dans ses deux premiers films, le réalisateur américain semble raconter la quête d'un paradis perdu. Guadalcanal, sous le regard du cinéaste, a les contours de l'Ancien Testament. “ La ligne rouge ” commence symboliquement par la perte d'un éden tropical et s'achève par le duel fratricide de Caïn et d'Abel.

 


Le film est la tentative, admirable, de cerner cet autre monde. Malick oppose à la chronique historique le mystère des origines. Le réalisateur américain avait travaillé, au début des années 80, à un scénario consacré à la création du monde. Il a même parait-il commencé à en tourner quelques images pendant ses longues années de mutisme. Il n'a jamais abandonné ce projet ; on peut même supposer qu'il n'a cessé depuis vingt ans d'y travailler. “ La ligne rouge ” semble tenter ce saut hors de l'Histoire dont parlait Ralph Waldo Emerson. Ce film offre notamment le spectacle, sublime, d'un monde qui semble se confronter à sa genèse. “ La Ligne Rouge ” est un film avec une âme et une profondeur, un poème visuel utilisant la guerre comme toile de fonds pour mettre à jour l'introspection de l'homme face aux paradis perdus et à la mort. Confronté à la peur, la haine, le chaos, la folie, la mort, bref, tout ce qui fait la guerre, c’est l’incompréhension qui domine chez les soldats.  La scène de la prise du camp japonais est la plus démonstrative à ce niveau et propose une plongée dans l’horreur incompréhensible. Malheureusement, cette séquence est dénuée d’effets de plan, contrairement au reste du film. Malick n’y met pas en œuvre la grande ligne de force de son film.

Le paradis perdu

 

            L’homme, sa nature et la nature

 

“ La ligne rouge ” est un film métaphysique où le champ de bataille est autant le théâtre de combat qu'un véhicule à la réflexion pour les personnages et pour le spectateur qui est partie intégrante de la mécanique du film, que nous pouvons rapprocher de celle de Ralph Waldo Emerson, sur les liens entre l'homme et la nature.

 

Le film est clairement emprunt de philosophie et se questionne notamment sur la condition humaine et sa place dans à la nature. “ La ligne rouge ” n’est pas une fable écologique, ni une œuvre pacifiste. Malick ne milite pas, il ne démontre pas, il interroge à travers une multitude de procédés filmiques. Le film se focalise sur la relation de l’homme et de la nature à partir d’une démarche d’intégration et de relativisation. Il y a tout un jeu de passerelles qui représentent autant de questions d’ordre métaphysique. Le film est en forme d’énigme, il énonce un certains nombres d’interrogations concernant l’homme et notamment son rapport à la nature, sans oublier ses questions à peine dissimulées entre le bien et le mal, l’origine de la violence. Ni les illusions idéologiques qui la déguisent ni les rapports de pouvoirs que dissimule la guerre ne viennent à bout de l'énigme.

 

Ancien professeur de philosophie, Malick est fasciné par l'hiatus qui existe entre le mouvement de la nature et celui des hommes. C'est pourquoi ses films portent à la fois un regard attentif sur la nature imperturbable et l'agitation humaine, qu’il saura parfaitement mettre en lumière en créant de l’affect. Nous nous souvenons du cadre enchanteur dans lequel évoluaient les jeunes meurtriers de “ Badlands ”. Nous nous souvenons également des plaines apaisantes de  Days of Heaven ”, qui contrastaient avec les tourments intérieurs des personnages. Malick, en ce sens, est le contraire d'un cinéaste expressionniste. Dans son cinéma, l'homme est ramené à une dimension beaucoup plus modeste, dans un rapport aux éléments qui relève d'une perspective plus large, d'une vision du monde qui respecte la complexité des choses et des êtres. On ne s'étonnera donc pas de ce que “ La ligne rouge ” se déroule aux îles Salomon, pendant la bataille de Guadalcanal, et que ce hiatus entre la splendeur du décor et la violence des combats soit accentuée par la présence des aborigènes, qui se distinguent de l'homme moderne en continuant de vivre en harmonie avec la nature tandis qu'autour d'eux le conflit fait rage. Et ce conflit, justement, Malick n'en relève pas la portée politique, préférant aux questions ponctuelles la permanence des enjeux moraux.

 

Terrence Malick s’intéresse comme dans ses deux premiers films à la lutte du bien et du mal, qui ne saurait être montrée que sous forme d'interrogation complexe, renvoyant à des valeurs fondamentales qui ont à voir tant avec la morale chrétienne qu'avec le passé de l'Amérique, où un panthéisme des origines aurait été souillé par la tentation de la faute, chaque individu étant porteur de bonté comme de turpitude sans pour autant pouvoir s'abstraire du corps social et de la marche de l'Histoire.

 

 

            Un film spirituel

 

 

Nous l’aurons compris, Malick est un cinéaste dont la force réside plus dans des images fabuleuses et des ambiances fantomatiques que dans une narration cohérente. Comme un tableau de Rousseau, avec le carnage de la guerre en toile de fond, “ La ligne rouge ” présente de manière indélébile un paradis dévasté par l'irrépressible pulsion de destruction de l'Homme. Le film est une œuvre complexe marquée par une ambition intellectuelle et philosophique. Mais sa nature abstraite, son absence d'émotions à l’intérieur de la fiction et son manque d'enjeu dramatique à de quoi déstabiliser le grand public, peu habitué à cette approche. “ La ligne rouge ” est un film d’une grande envergure, outre sa durée exemplaire, il compte pas moins d’une soixantaine de personnages et propose une grande ampleur formelle.

 

 

 

L’EFFET DE PLAN : A LA RECHERCHE DU PUNCTUM[2]

 

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            LE CONTRASTE ET LA VARIATION COMME VECTEUR DE L’AFFECT

 

 

Jouer sur le contraste entre le comportement belliqueux des hommes au combat et l’harmonie paisible de la nature représente la base du système visuel de “ La ligne rouge ”. Pour cela, Malick a recourt à deux procédés générateurs d’affect par leur caractère traumatique. Il utilise soit le contraste entre deux plans, soit la présence d’éléments vécus comme parfaitement hétérogènes dans le même plan. Les deux procédés fonctionnent parfaitement car il mette en jeu une valeur paroxystique du contraste qui ne manque pas de créer le trauma.

 

 

            * Le choc dans la confrontation des plans

 

“ La ligne rouge ” parvient à confronter admirablement des plans très hétérogènes. Il y a l’œuvre, dans la structure, une oscillation permanente entre deux niveaux de réalité, celle des soldats et celle de la nature. Dans “ La ligne rouge ”, deux points de vue dominent. Tout d’abord la focalisation interne, qui finalement est très peu présente. A de rares occasions est représenté ce que peuvent voir les différents personnages. Ensuite, nous retrouvons la focalisation externe qui domine largement et nous propose soit des plans des combats ou de militaires, soit des plans de nature. La confrontation entre les plans intervient au niveau de la focalisation interne entre les différents plans mettant en scène les soldats et les plans de nature. Ces derniers viennent parfois interrompre les scènes de combat, nous faisant passer du calme absolu au chaos le plus complet lors des combats. Malick nous propose un même espace avec et sans la présence humaine source de disharmonie et de chaos. Cette irruption de plans de nature nous fait faire un bon en dehors de la fiction. C’est une forme de pause remarquable, car il n’y a pas, à proprement parlé, une exclusion traumatique du récit. Contrairement au procédé, également présent dans le film, qui consiste à montrer un avant et un après, “ La ligne rouge ” confronte régulièrement le calme et le chaos. Paradoxalement, il n’y a pas de choc visuel, mais émotionnel. Il y a surgissement de l’affect qui rend le retour aux images parfois violentes encore plus traumatique. Malick utilise un procédé ultra classique de la grammaire cinématographique, qu’il détourne en le faisant malmener la fiction pour mieux servir son principe de travail du spectateur en deux temps. Tout d’abord, il crée un choc qui deviendra ensuite le point de départ à la réflexion étayer par d’autres moyens explicites comme l’utilisation de la voix-off.


                                               A la base du trauma

 


La caméra qui évolue dans les hautes herbes battues par le vent représente le plan exemplaire de la confrontation entre le calme et le chaos.  Au cœur du conflit et des explosions, le film ménage l’apparition d’un certain contrepoint cohérent quant à la localisation mais qui fait intervenir une rupture significative. L’impact émotionnel se trouve sublimé pour les plans situés de chacun des côtés de la coupure créée par le montage. Le bruissement du vent dans les hautes herbes, le sifflement des arbres atteignent une dimension inédite. Il en va de même pour ces soldats courrant à l’assaut de la colline dont le mouvement est stoppé net par l’impact des balles. Les corps disparaissent dans les hautes herbes qui semblent les engloutir. Le mouvement de la caméra lui ne s’interrompt pas et continue sa progression vers le haut de la colline multipliant la répétition de ses corps sacrifiés. Parfois le mouvement devient horizontal et nous montre la ligne de front sanglante. Ces plans, confrontés au même mouvement dans les herbes et sans les soldats, résonnent irrésistiblement. Il y a également ce plan fantastique décrivant le soleil réapparaissant derrière un nuage. Nous voyons simplement cette vague de lumière irrésistible s’étendre sur la colline. Rien ne peut arrêter la progression de cette onde lumineuse. Ce plan intervient juste avant la première grande explosion de violence du film. Le contraste prend une valeur traumatique inouïe.

 

Au milieu d’une scène très violente de combat, l’image d’un jeune oisillon tombé du nid apparaît soudain. C’est l’un des rares plans métaphoriques du film. Il fait clairement échos à la mort qui règne sur le champ de bataille. Ce petit animal qui se débat dans des convulsions n’a aucune chance de survivre. Nous assistons à un spectacle cruel de la nature qui renvoie à ce qui se déroule sur le champ de bataille. La confrontation entre les plans prend ici une valeur particulièrement pathétique, qui semble pourtant moins efficiente que la confrontation simple entre deux réalités différentes. La résonance mis en évidence ici nous fait directement pénétrer dans le champ de la réflexion ne laissant que peu de place au surgissement de l’affect pourtant présent.

 


Enfin, à plusieurs reprises, Malick interrompt les images de guerre par celle d'une jeune femme. C’est l’ange salvateur du soldat Bell (Ben Chaplin) que nous voyons à travers des flash-back. L’irruption de ces images, les seules à se situer en dehors de l’île, ne manque pas, bien entendu, de provoquer un certain choc visuel. La texture de l’image n’est pas non plus la même. L’utilisation de ce procédé très classique de mise en scène représente sûrement la partie la plus faible de la confrontation entre les plans et même de l’ensemble du film. Le réalisateur a fait preuve d’une certaine tendance à la facilité. Il s’agit bien plus d’une parenthèse que d’une pause comme pour les incroyables plans de nature. L’unique force de ces scènes, revenant sporadiquement, réside dans les choix des cadres, le point de vue et l’utilisation de nombreux ralentis, mais tout cela n’appartient qu’à des effets de mise en scène.

 

 

            * Le choc dans le plan

 

            Il n’est pas très difficile d’opposer deux plans grâce à la force du montage. Par contre, il est nettement moins aisé de créer une hétérogénéité au sein d’un même plan tout en garantissant l’équilibre essentiel. Malick y parvient magistralement, malgré le côté extrême de la composition de certains plans, il parvient à y introduire une variation. Le cinéaste a su créer un lien primaire entre les deux éléments en contraste qui sont bien entendu les soldats et la nature. Ils ont été liés par la juxtaposition première obtenue par le montage. Ils sont également liés thématiquement à travers les questions que pose le film et bien sûr le plan. A ce niveau, la construction des plans est très élaborée.

 

            Lorsque le bataillon évolue dans la nature à travers des plans larges, l’effet est très fort. Les soldats avec leurs uniformes kaki gravissent une colline les uns à la suite des autres. Ils ressemblent à des fourmis dans ces herbes hautes au vert chatoyant. Ils représentent l’élément hétérogène qui vient modifier l’harmonie initiale par la mise en place d’une nouvelle ligne de force dans le plan.

 

            Une scène du film nous propose une série de plans fantastiques qui entrent en marge de la théorie du choc visuel. Le bataillon pénètre plus en avant dans l’île ne rencontrant toujours pas l’ennemi japonais. Ils entrent alors dans une forêt de bambous qu’un panoramique haut-bas nous fait découvrir la hauteur colossale. La steadycam tente de suivre les soldats. Elle se fraye un passage slalomant entre les bambous. Nous voyons les soldats évolués à travers ses tiges de bambous au premier plan. Cette couche de matière engendre un découpage vertical multiple. Les corps en mouvement sont fragmentés par ce premier plan parasite qui revient incessamment malgré les efforts de déplacement de la caméra. A peine a-t-elle rejoint un soldat, que nous passons au plan suivant où le premier plan est envahi par d’autres bambous. La lisibilité des plans n’est aucunement entravée, mais il y a un effet saisissant de mise à distance des corps dans l’espace. L’homme n’est plus dans la nature, mais semble définitivement happé par elle. Cette impression est confirmée par les plans précédents sur la faune et la flore de l’île. La scène des bambous marque, en quelque sorte, la prise de pouvoir de la nature à travers une succession de plans magistraux.

 

            Outre la confrontation homme nature, nous trouvons également dans le plan une opposition forte entre aborigène et soldat américain. Au moment de pénétrer véritablement dans l’île le bataillon rencontre un aborigène. Dans le silence, ils se croisent n’échangeant que quelques regards. Est à l’œuvre dans ce plan, un double contraste au capital affectif exceptionnel. La caméra suit l’avancé des soldats. La profondeur de champ est donc perpétuellement redéfinie par le mouvement. Malgré tout, le corps d’un soldat en amorce masque l’apparition de l’aborigène dans la profondeur de champs, ce qui ne manque pas de créer un trouble. Puis, le soldat au premier plan avance toujours suivit de la caméra, tandis que l’aborigène s’avance dans sa direction. Arrive alors le moment où les deux corps se croisent. Le petit homme, le regard défait sort par le bas du cadre suivit par le regard halluciné du soldat de tête. Le contraste évident provoqué par la rencontre dans le plan de ces deux corps si différents (vêtement, couleur de peau, taille, cheveux, stature, démarche) est souligné par la forme même de la rencontre. Cet ensemble est accentué par l’absence de parole et de musique, seul le bruit des pas dans les hautes herbes est audible. Ce plan a quelque chose de “lunaire”. Nous sommes aussi déstabilisés que tous les protagonistes du plan.

 


Les aborigènes pris en otage de la guerre.

 

 


Le même procédé jouant sur la profondeur de champ sera utilisé plus loin dans le film mais avec un bataillon de Japonais. Nous voyons les hommes de plus en plus nombreux apparaître peu à peu au fond du plan et se rapprocher de la caméra cette fois statique, située en contre-plongée au raz d’une rivière. Les Japonais telle une ombre menaçante apparaissent dans le plus grand silence. L’effet de variation dans le plan est ici saisissant.

 

 

 

LE BEAU ET LE SUBLIME

 

La beauté gratuite de certains plans repose en vérité sur un principe rejoignant la démonstration à l’œuvre dans le film. Les plans de nature d’une beauté plastique exceptionnelle ont la même valeur argumentative que les voix-off. L’idée de la contemplation rejoint la démonstration. Cependant, ces plans possèdent indéniablement une force intrinsèque. Le punctum explose littéralement sans pour autant que les plans soit reliés à une chaîne signifiante.

 

La gueule écailleuse d'un saurien glisse à la surface d'un marais. Le gros plan est superbe de calme et de puissance, et pourtant l'animal, en chasse, est prêt à tuer. Dans ce plan, Malick prend le temps de la contemplation. Le plan n’est pas narratif et prend une valeur symbolique à travers la voix off qui s’interroge sur la violence inhérente à la nature. Ce qui est extraordinaire dans ce plan, c’est l’effet direct produit. En effet en voyant ce saurien s’enfoncer doucement dans les eaux du marais avant de disparaître sans laisser de trace à la surface de l’eau, nous ne pouvons qu’être confondus par le contraste émergeant quant à l’imagerie véhiculée par l’animal. Prédateur par excellence, source de sensation de danger et même de peur, le reptile évolue de manière sereine dans son environnement. Nous ne le verrons pas sauter brusquement sur une proie. Il est en simple position d’attente provoquant un sentiment dérangeant. Ce plan, par sa force intrinsèque marque une entrée en matière qui installe d’emblée l’un des grands mouvements visuels reposant sur le paradoxe. Se succède ensuite une série de plans sur la jungle de Guadalcanal. Ces images sont superbes, jouant sur les rayons de lumières filtrés par la végétation aux multiples tons verdâtres. Malick nous montre l’entrelacement des branches et des racines qui semblent être guidées par une volonté. Sans partir dans le domaine dangereux de la sur interprétation ce choix de plan montrant la nature dans toute son arborescence fait écho au paradis perdu, mais surtout à une notion d’âme qui semble diriger la démarche du réalisateur. Ces plans nous touchent de manière fulgurante par leur beauté et leur harmonie qui se retrouve même au niveau des mouvements de caméra. La photographie de “ La ligne rouge ” est vraiment exceptionnelle décuplant la force du représenté. La nature est belle dans son essence, mais filmée par Terrence Malick nous approchons de la notion du sublime, ce qui ne manque pas de bouleverser le spectateur. Ces plans ne racontent pas, ils ne démontrent pas, ils contemplent. Cet amour qui transparaît agit dans un deuxième temps comme une source argumentaire à la problématique développée dans l’œuvre. Il n’y a pas de véritable gratuité dans le cinéma de Malick. L’affect prépare le terrain favorable à la réflexion dans laquelle veux nous entraîner le réalisateur. Libre à nous de nous y engouffrer ou de simplement ressentir ces plans d’une beauté plastique rare. Dénué de tout enjeu dramatique, cette catégorie de plan provoque une émotion particulière.

 

            D’autres plans provoquent l’affect par leur harmonie esthétique. Contrairement au plans représentant la nature, ceux-ci s’intègrent dans le récit mais n’en perdent par pour autant de leur force affective indépendante de leur fonction dans la narration. Par exemple, toujours dans les premières minutes du film, après avoir montré le quotidien de deux déserteurs, nous trouvons un magnifique plan d’un bateau militaire qui introduit la future séquence se déroulant à l’intérieur de l’embarcation. Il s’agit d’un travelling gauche-droite nous montrant le bateau évoluant dans les flots au couché du soleil. Légèrement de bais, il se rapproche imperceptiblement du premier plan. L’embarcation est excentrée sur la gauche. De la fumée s’en échappe toujours vers la gauche et est exactement dans les mêmes tons gris qui nous empêche de distinguer les détails. La mer occupe un tiers de l’image, tandis qu’à l’arrière plan nous apercevons une île et son relief et enfin le ciel occupant la moitié de l’image avec ses nuages gris et ses lignes orangées de couchées de soleil accentuées par le contraste de l’ensemble. La fluidité du travelling impressionne et concourt à ce fort sentiment d’harmonie. Outre le mouvement du travelling, la caméra connaît comme des légères vagues à peine perceptibles. L’image ressemble à un cliché, mais le dépasse par sa quasi perfection formelle et technique. Nous ressentons un équilibre entre les différentes couches de plan et le mouvement vertical. Ce plan berce le regard.

 

           


Nous pensons également à ce plan à la tombée de la nuit sur une montagne montrant dans des teins de couleurs orangées dans le ciel, un nuage littéralement accroché à la colline. Comme un photographe touché par le spectacle de l’instant. Malick prend sa caméra pour simplement imprégner sa pellicule d’une belle image. La gratuité première de ce plan est indéniable, mais elle cache le souci secondaire du cinéaste. Elle répond, dans un premier temps, à l’émotion du réel retranscris par sa captation cinématographique. L’affect présent dans ce plan n’est pas construit, il est présent par son essence comme volée au réel. Le travail cinématographique consiste à l’intégrer dans le film et surtout  à  photographier ce spectacle en réglant la parfaite sensibilité de lumière. Chaque plan, même construit dans chacun de ces détails répond à la même exigence au niveau de la photographie. Nous ne pouvons que saluer le fabuleux travail du directeur de la photographie John Toll.

 

            Malgré la faiblesse générale des plans mettant en scène les rêveries du soldat Bell, deux d’entre eux parviennent à provoquer un véritable affect. Le premier plan est une simple caméra subjective épousant le point de vue de Bell regardant sa femme faire de la balançoire. La valeur des plans ne nous permet pas de voir à quoi est suspendue la balançoire, elle semble suspendu dans les cieux se balançant au ralenti. D’autre part, son mouvement vient rapprocher son visage de la caméra qu’elle gratifie d’un regard et d’un sourire. La caméra épouse son balancement grâce à de légers panoramiques d’une fluidité extrême. La femme disparaît longtemps du cadre nous laissant avec son ombre sur l’herbe. Le deuxième plan nous propose presque le même plan mais inversé faisant naître un certain trouble. La caméra est littéralement à l’envers donnant une impression fulgurante d’ivresse. Ces deux plans dégagent un profond sentiment de poésie et de lyrisme.

 

Dans cette perspective du Beau et du Sublime, Malick se rapproche de Théo Angelopoulos, le cinéaste filme comme s'il écrivait un poème cinématographique beaucoup plus ouvert que fermé.

 


 


Vers la simple contemplation


TRAUMA POUR LA REFLEXION METAPHYSIQUE

 

 

 “La ligne rouge ” est une méditation métaphysique ayant l'ambition de faire jeu égal avec Milton et son “ Paradis perdu ” en 1 667, par le triple moyen de la splendeur de la composition picturale, de l'omniprésence de la musique  et du recours systématique au monologue intérieur, se traduisant par l'emploi de voix off, allant jusqu'à faire ressentir charnellement le primat de la construction polyphonique de la bande-son sur la nécessité de la parole comme mode obligé d'échanges. L’ensemble forme un agrégat complexe et peu clair, mais il ne cherche pas à l'être. L’œuvre peut se voir comme un mélange étrange de Rousseau (Jean-Jacques) et de Rousseau (le douanier), quelque part entre le Thoreau de “ Walden ” (1854) et le Conrad d'“ Au cœur des ténèbres ” (1902), figure génitrice d’un autre film emblématique et exceptionnel sur la guerre au niveau humain : “ Apocalypse now ”. Mais      “ La ligne rouge ”n'a rien de l'opéra de Coppola. Il en refuse les excès baroques pour leur préférer une illustration rigoureuse, une construction elliptique et un lyrisme mesuré.

 

Dans “ Full Metal Jacket ”, Stanley Kubrick avait adopté une attitude purement intellectuelle, montrant comment la guerre dérègle brutalement la machine longuement réglée par l'entraînement. Ainsi, Kubrick s'attaquait au système, à l'appareil militaire, à cette vaste entreprise de décérébration qu'est l'armée. La démarche de Malick est tout autre, car son discours est uniquement centré sur l'homme, sur son affolante agressivité, sur sa terrible solitude dans l'horreur, sur l'impossibilité dans laquelle il est de trouver un sens à ses actes. Et la guerre n'est pas ici le fruit d'un système politique, mais le résultat d'une inexplicable dépravation de l'âme humaine. N'ayant aucune dette envers ses plus illustres prédécesseurs dans le genre, Malick livre donc un film singulier, qui étonne tant par son envergure que par l'extrême précision de sa mise en scène. “ La ligne rouge ”, en refusant de discourir ouvertement sur l'Amérique et sa mauvaise conscience, ramène à l'avant-scène une notion, l'âme, qu'on croyait démodée, dépassée. Malick, en effet, s'intéresse à l'humanité des soldats, à ce que la guerre révèle en eux, à ce que la guerre nous dit quant à ce que nous sommes.

 

La grande force du film est à ne pas douter dans son foisonnement exceptionnel de création de l’effet de plan à travers différentes voies, finalement complémentaire. Malick a la particularité de signer un film à la fois sensoriel et métaphysique où le spectateur fait partie prenante du système mis en place. L’impact traumatique de nombreux plans ou leurs simples forces esthétique propre à la notion du Beau et du sublime en philosophie, servent de préambule à une réflexion qui rejoint celle véhiculée par les voix-off. Nous sommes loin de la structure hyper hiérarchisé du cinéma classique hollywoodien au niveau de la création de l’affect qui repose le plus souvent sur un savant découpage. Les affects générés auprès du spectateur sont entièrement tournés au service de la fiction et de l’identification.  Dans “ La ligne rouge ”, l’enjeu n’est pas dans la fiction mais dans la réflexion. La force émotive du plan chez Malick est totalement calculée, comme chez Griffith ou, pour prendre un exemple au parallélisme évident, chez  Spielberg, mais il n’est pas tourné vers la fiction. La confrontation binaire des plans ou la construction dans le plan même sont construits pour déclencher un trauma, une sorte d’électrochoc visuel propice à la mise en place d’une réflexion du spectateur balisée par d’autres procédés à l’intérieur de la fiction.  La démarche de Malick est donc manipulatoire mais pas artificiel.

 


L’affect qui explose littéralement dans le film correspond à la signature de l’auteur. Rares sont les cinéastes dont le style s'impose dès les premières secondes de la projection. Terrence Malick est de ceux-là, dont on reconnaît d'emblée la manière, et son remarquable     “ la ligne rouge ” reprend là où “ Days of Heaven ” nous avait laissés, il y a de cela une vingtaine d'années. Reste gravé dans nos mémoires les effets de plan difficilement communicables.

 


 



[1] 50 ans du cinéma américain, Nathan, 1995, p.685-686

[2] La chambre claire, Roland Barthes, PUF, 1980

Le punctum, c’est ce qui dérange le studium (l’analysable). C’est l’impalpable à quoi est confronté le spectateur lors du trauma.