Escape to paradise. Sur Carlito's Way de Brian De Palma (1993)

 

 

  Un homme se fait tirer dessus. Il est emmené sur un brancard à l’hôpital. Le brancard se bloque. L’homme voit devant lui une affiche titré « Escape to paradise » et où l’on voit une femme danser sur plage des tropiques. Il évoque le jour où il est sorti du tribunal.

  L’homme se nomme Carlito Brigante. Il purgeait une peine de 30 ans mais vient d’être libéré, après 5 ans, grâce à l’aide de son ami et avocat Dave Kleinfeld, qui a su exploité les pratiques illégales du procureur Norwalk. Dave propose à Carlito de gérer une boite de nuit, mais Carlito refuse car il lui doit déjà beaucoup. Carlito expose à Dave son reve de devenir loueur de voiture aux Bahamas, après lui avoir affirmer qu’il avais pris sa retraite de bizness. Mais il lui faut pour cela trouver 75 000 dollars. De retour dans son quartier, il revoit son ancien patron à qui il annonce également qu’il a pris sa retraite. Il se retrouve malgré tout mêlé par son cousin, dans une livraison de drogue qui dégénère en fusillade, mais d’où il sort vivant et plus riche de 25 000 dollars. Carlito accepte de devenir gérant du Paraiso, à la condition qu’il apporte ses propres 25 000 dollars. Il impose alors à l’ancien patron du Paraiso, Sasso, et à ses habitués, dont un dénommé Benny Blanco, ses nouvelles règles. Carlito revoit Gail, la femme qu’il a connu avant d’entrer en prison, mais leur première rencontre débouche sur un échec de reformation du couple.

  Un mafiosi, dénommé Tony T. , oblige Dave, qui lui apiqué 1 millions de dollars dans le passé, à l’aider dans son évasion de la prison flottante de Riker’s Island. Dave a également des ennuis avec le procureur Norwalk. Carlito revoit son vieil ami Lalin, qu’il croyait en prison, mais il découvre qu’il a été envoyé par Norwalk pour le piéger. Grâce à une info de Lalin, Carlito découvre la réalité du travail de Gail. Elle set danseuse dans une boite Top less. Au Paraiso, une bagarre se déclenche entre Dave et Benny Blanco, ce dernier se fait tabasser par Carlito et Pachanga, le garde du corps de Carlito, mais il refuse qu’on le tue. Carlito accepte d’aider Dave à faire évader Tony T. en attendant l’expédition, Carlito va chez Gail pour la première fois. Ils font l’amour et Carlito lui expose son reve. La nuit de l’évasion s’approche et les allusions de Dave entraîne une dispute entre Carlito et Gail qui croyait qu’il avait arrêté. L’évasion se déroule mal, Dave tue Tony T. et son fils venu l’aider. Carlito demande alors à Dave s’il s’est acquitté de sa dette. Il répond que oui.

  Sasso avertit Carlito que Pachanga l’espionne pour le compte de Benny Blaco. Il retrouve Gail qui lui annonce qu’elle est enceinte. Ils se font alors arrêter parles hommes de Norwalk. Celui-ci, apprend à Carlito que c’est Dave qui est derrière la trahison de Lalin. Se sachant menacer par la mafia, Dave vient d’ailleurs de se faire poignardé par des hommes de Tony T. , Carlito décide de partir ce soir, par le train de 11 h 30, en compagnie de Gail. Mais il doit en attendant, s’assurer que Dave l’a bien trahi. Sûr de la trahison de Dave, il le laisse se faire assassiner par Vincent, l’un des fils de Tony T. il se rend ensuite au Paraiso récupérer son argent et envoi Pachanga chercher Gail et l’emmener à la gare. A l’intérieur, il se trouve bloqué par les hommes de Vincent, qui le surveille et essaye de savoir s’il est impliqué dans le meurtre de Tony T. Pressé par le temps, Carlito s’enfuit, affichant ainsi sa culpabilité. Il est alors poursuivit par Vincent et ses hommes jusqu’à la gare. Carlito parvient a les abattre mais arrivé sur le quai il se fait tirer dessus par Benny Blanco, tuyauté par Pachanga, qui se fait également tuer par B.B

  On retrouve Carlito devant l’affiche. Il meurt, l’affiche s’anime. La femme représente Gail qui danse sur la plage des Bahamas, un enfant entre dans l’image, c’est le fils de Carlito, qui se jette dans les bras de sa mère.

 

  LES PERSONNAGES

Carlito Brigante

  La première image de Carlito nous est donné après le plan du coup de feu qui ouvre le film. Le héros, dès la première image, se fait descendre. Le défi consiste pour les scénaristes, sauf s’ils voulaient délibérément que le récit soit pris en charge par un mort comme dans Sunset Boulevard, de faire de Carlito à la fois un héros tragique (il est condamné dès sa première apparition) et un héros de fiction hollywoodienne (un héros dont le sort reste indéterminé afin d’engager la participation du spectateur). La description du personnage sera déterminée par cette double conception du héros.

  L’utilisation de la voix interne, dès le prologue, nous permet de connaître les pensées du personnage mais également d’instaurer une relation entre lui et le spectateur. Ses premiers mots sont « Quelqu’un me tire vers le sol. ». Carlito est un héros de tragédie, ce quelqu’un désigne la fatalité qui dans ce film est symbolisée par le monde de la rue. Mais l’intervention de cette voix interne va permettre à l’auteur, par le biais de son personnage, de rassurer le spectateur. « Je ne panique pas. Je suis déjà passé par là. ». Par cette phrase, Carlito nous dit qu’il est déjà revenu d’entre les morts. Puisqu’il l’a déjà fait, pourquoi ne le pourrait-il à nouveau ? Carlito va tenter de rassurer directement le spectateur « Ne vous en faites pas. Mon cœur me laisse jamais tomber. Je ttire pas encore l’échelle. ». Le récit alors peut commencer ou plutot recommencer. Carlito, à la différence du héros de Sunset Boulevard, est un mort en sursis.

  Carlito est une figure mythique, c’est Ulysse revenant du royaume d’Hadès, sa barbe lui donne d’ailleurs l’apparence du héros d ‘Homere. Le fait qu’il revient du royaume des morts est donné explicitement dans un dialogue. Après sa sortie du tribunal, il dit à Dave « J’étais mort. J’étais enterré. Six pieds sous terre. Tu m’as sortie de la tombe ». Mais Carlito est aussi une ombre du passé. Son aspect fantomatique est signifié par sa longue veste de cuir noire. Il est de retour dans un quatier qu’il ne reconnaît plus « Mi barrio ya no exista ». Mais il y a acquis un statut de légende vivante. Il est désigné ainsi par son cousin et Benny Blanco.

Carlito est un homme du passé, où le monde de la rue avait encore une code d’honneur. L’anachronisme de Carlito est autant vestimentaire (c’est l’époque du disco) qu’au niveau du code des valeurs. Carlito est un homme de parole. Il n’a pas dénoncé son ancien patron, ce qui lui aurait pourtant permis d’échapper à la prison. C’est ce respect de la parole donnée qui va conduire Carlito à sa perte lorsqu’il va s’acquitter de sa dette envers Dave.

  Mais si Carlito respecte encore les règles de la rue, il a désormais décidé de se retirer du bizness. Il annonce sa retraite à son ancien patron qui s’exclame « Carlito s’est fait une religion » (réplique qui renvoi au Sergent York). Carlito, lors de la séance au tribunal, avait déclaré au juge qu’il était completement réhabilité, qu’il avait changé. Carlito n’est plus qu’un ex gangster qui désire se retirer comme loueur de voiture aux Bahamas.

  Tout héros d’une œuvre dramatique doit être mue par un but. Le but de Carlito, ou plutot son reve, est en perpétuel changement. La première idée de ce rêve, il l’expose à Dave. Il veut devenir loueur de voiture. Ce rêve va se transformer losqu’apparaitra Gail. Elle va devenir le nouvel enjeu pour le personnage. Et finalement, la dernière version de son rêve sera Gail et son enfant sur une plages des Bahamas.

 

 

 

Dave Kleifneld

  Dave est l’avocat de Carlito, à l’origine de sa libération. Le nom du personnage est introduit par Carlito qui le désigne comme son ami. Plus tard il le désignera meme comme son frère. Dave, tout comme Carlito, est marqué par ses origines. Il est juif.

  Le personnage de Dave a une fonction dramatique majeure. Il est à l’origine de l’intrigue qui va précipiter les événements. C’est lui le véritable opposant de Carlito car il est à l’origine des principales péripéties qui l’empêcheront d’accéder à son rêve. Il est responsable de la trahison de Lalin, de la mort de Tony T, du tabassage de Benny Blanco. Si Dave est tellement impliqué dans ces charnières dramatiques majeures, c’est que le personnage de Carlito est obligé de ne pas agir, de ne pas faire de vague pour réussir son rêve. Il fallait donc l’intervention d’un autre personnage pour précipiter les événements.

  Ce qui singularise le personage de Dave par rapport aux autres, c’est le fait qu’il est celui dont l’apparence physique et le comportement vont évoluer le plus au cours du récit. Il apparaît pour la première fois dans la scène du tribunal sous les traits d’un avocat qui combat les méthodes illégales employées par le procureur Norwalk. Il aura cette phrase ironique pour qualifier ces méthodes «On reconnaît l’arbre à ses fruits ». Dès la scène suivante, par le biais de la voix interne de Carlito, on apprend qu’il a changé. L’ancien avocat trouillard n’a plus peur maintenant.

  Tout au long du récit, notre regard va changer sur lui. La scène qui nous fait ouvrir les yeux sur la vraie nature du personnage, sera la scène de la visite à la prison. Alors que l’on suivait depuis le début Carlito, cette scène est la première où l’on suit Dave seulement. On apprendra que Dave, l’avocat, a arnaqué un type de la mafia pour la somme de 1 millions de dollars. Dans la scène suivante, il sniffe de la cocaïne et a des ennuis avec Norwalk. Nous en savons à ce moment là beaucoup plus sur la personnalité de Dave que Carlito. Ce denier est conscient de la transformation de son ami, il sait qu’il se drogue, qu’il a des ennuis, mais il n’acceptera de voir le vrai visage de Dave que lorsqu’il entendra les cassettes chez le procureur. Et encore, il se rendra à l’hôpital pour en être sûr.

 

 Gail

  Gail est le seul personnage, en dehors de Carlito, à apparaitre dès le prologue, mais elle y est difficilement identifiable. Elle est vue soit de dos, soit son visage est recouvert par ses mains. Elle n’est encore qu’une ombre, qu’une silhouette (analogie Gail/femme de l’affiche est déjà préparé). Si on excepte le prologue, Gail est le dernier personnage principal à apparaître. Son nom sera introduit par la voix interne de Carlito, ce qui lui confère un statut différent des autres personnages.

  L’originalité de ce personnage, c’est qu’il est représenté comme une image, une image inaccessible. Pour sa première apparition, on la voit en arrière plan, dansant dans une robe blanche qui la transforme en une vision onirique. Elle est vue à travers le regard de Carlito. Dans la scène suivante, elle est à nouveau vue à travers son regard, elle danse à nouveau sur la musique de Lacme. Elle est vue dans le surcadre d’une fenêtre. Il faudra attendre plus de la moitié du film pour que Gail et Carlito aient une scène d’intimité. Dans cette scène, Carlito frappe à la porte de Gail, qui lui ouvre mais laisse la chaîne de sécurité. Elle lui dit que s’il veut rentrer il fuit faudra briser la chaîne. Elle s’éloigne dans sa chambre en se déshabillant, Carlito voit alors son reflet dans un miroir. Carlito tend son bras à l’intérieur pour toucher cette image qui symbolise son rêve. Lors de la scène de dispute entre Gail et Carlito au sujet de l’expédition en bateau, Carlito brise le miroir où se reflétait l’image de Gail. L’image de Gail renvoie donc à dette autre image inaccessible qu’est l’affiche. Cette affiche symbolise au début le rêve de Carlito, mais la vrai nature de ce rêve n’est pas donné dans le titre « Escape to Paradise », mais dans la silhouette de la femme qui se révélera  à la fin être celle de Gail. 

 

LES DOUBLES

  La figure du double est une figure classique du cinéma, et notamment du cinéma de Brian De Palma dont on connait l’influence de Hitchcock. L’originalité de ce film est de créer des doubles pour les trois personnages principaux.

  Les doubles de Carlito

  Le premier double de Carlito, c’est le trafficant dans la scène du Barber Shop. Au cours de la fusillade, les déplacements de Carlito et du trafficant sont conçus selon le principe d’une symétrie centrale. De plus les balles tirées touchent à la fois les personnages et les miroirs placés derrières eux. Lorsque le double s’effondrera, le miroir derrière lui tombera en morceaux. Carlito est parvenu dans cette scène, qui est conçue comme une épreuve, à tuer son double menaçant (on retrouve une épreuve similaire dans l’Empire Contre-attaque). Mais une autre figure de double va apparaître avec le personnage de Benny Blanco.

  Benny Blanco from the Bronx

  Il n’apparaît qu’a trois reprises (la troisième et dernière fois il est méconnaissable). La première fois c’est dans le Paraiso. Il sera d’abord désigné par sa couleur (« celui en rouge »). Le rouge est, dans le système du film,  le symbole du passé refoulé de Carlito. Il se présente lui-même « Benny Blaco from the Bronx ». Cette particule qu’il ajoute à son nom le singularise des autres personnages. Il connaît très bien Carlito, contrairement aux gangsters du Barber Shop qui avaient un peu de mal à se souvenir de la « légende ». Carlito est très nerveux après cette première rencontre, c’estla première fois qu’on le voit énervé. Il le considère comme un petit caïd, il n’a aucun respect pour lui.

  Lors de leur deuxième rencontre, Carlito a oublié le nom de Benny. Ce nom il le refoule comme il essaye de refouler son passé. Puis il le traite avec mépris, pour lui c’est un dealer minable. Sasso ne comprend pas pourquoi il le déteste. Pour lui, Benny c’est Carlito il y a 20 ans. Carlito rétorque que c’est pas lui. Ils emmènent Benny dans le couloir purgatoire. Carlito et Benny se retrouve face à face, chacun renvoyant l’image de l’autre. Le visage de Benny est entièrement recouvert d’une lumière rouge alors que celui de Carlito n’a que la partie droite recouvert de ce fard de lumière rouge. Benny provoque Carlito, il lui parle tellement près de son visage que l’on a l’impression qu’il va l’embrasser. De Palma fait référence au mythe de Narcisse tentant d’embrasser son reflet mais ici Carlito rejette cette image. Il tente alors de briser le miroir. Il frappe de sa main droite (Dans Carlito’s way, la droite est maléfique, la gauche est positive) le visage de Benny.

  Ce double maléfique resurgira à la fin. On le voit alors courir à coté de Carlito en direction du quai du train. C’est plus ici, en raison de l’aspect de Benny, l’ombre du passé qui rattrape Carlito que son double. Cependant ce nouveau face à face sera, comme l’avait annoncé Benny, fatal à Carlito.

 

  Norwalk

  Si  Benny Blanco était le double négatif de Carlito, Norwalk lui est le double positif de Dave. Tout comme Kleinfeld, Norwalk est un homme de loi. C’est un procureur, c’est donc un représentant de l’état, ce qui explique son nom à consonance américaine contrairement à Carlito et Dave. Ce personnage est avec Dave, à l’origine de la libération de Carlito (même si dans son cas c’est malgré lui). Ensuite Norwalk va être le personnage écran, qui va masquerla véritable identité de l’opposant de Carlito. Lors de la scène du tribunal, il prévient qu’ils se reverront. On pense alors que Norwalk sera le personnage classique qui fera tout pour empêcher la réhabilitation de l’ex-taulard. Nos craintes se confirmeront avec le piège tendu par Norwalk avec Lalin. Mais on apprendra par la suite que c’est Dave qui était derrière ce piège. Le procureur qui avait recours à des méthodes illégales, se relève finalement beaucoup plus respectueux des lois que Dave. En plus, il ne cherche pas à piéger Dave, c’est après Dave qu’il court. Norwalk est donc l’image inversé de Dave, et notre regard sur ce personnage va s’inverser au cours du récit (comme c’était le cas avec Dave). Comme pour Benny Blanco, Norwalk est pour Dave un double menaçant.

Steffie

  Steffie est le double négatif de Gail. J’entends ici double négatif d’un point de vue dramatique et non symbolique. Elle est latino-américaine, Gail est nordique. Elle apparaît pour la première fois, en même temps et dans la même image que Gail. Elle s’adresse à Carlito, elle est au premier plan et par un truchement photographique, on voit Gail en arrière plan en train de danser. Steffie occupe la partie droite de l’image, qui comme nous l’avons déjà dit, est le coté négatif. Autre parallèle entre les deux personnages, Steffie forme un couple avec Benny Blanco, le double de Carlito. 

 LES HOMMES DE LA RUE

  La rue (le monde de la rue) a une dimension symbolique dans le film. La rue c’est le royaume des dieux qui surveillent les actions du héros et décident des changements de fortune. En effet, lors de la scène de l’impasse, Carlito dit : «La rue t’as à l’œil, elle te surveille sans arrêt » et à ce moment là Carlito regarde la caméra. L’œil de la caméra c’est l’œil de la rue mais c’est aussi l’œil des spectateurs démiurges. Certains personnages auront pour fonction d’être les yeux de la rue qui surveillent Carlito.

Pachanga

  Pachanga est un homme du barrio. Il vient de la rue, d’ailleurs la première fois qu’on le voit c’est au milieu d’une rue du barrio en compagnie de Carlito. Il sera engagé par Carlito comme garde du corps, mais l’ange gardien se transformera en ange exterminateur. Carlito n’est pas dupe de l’attention que lui porte Pachanga « Il croit s’enrichir avec moi alors il a peur qu’on me tue avant de toucher le gros lot ». Pachanga sera l’œil de la rue à l’intérieur du Paraiso, qui est le refuge de Carlito. Pachanga est associé à un lieu dans le Paraiso : le couloir purgatoire, c’est à dire le couloir qui mène à l’impasse (symbole maléfique de la rue). La première fois que ce couloir apparaît c’est lorsque Lalin vient voir Carlito. Il y a alors un décrochage du point de vue qui n’a comme unique motivation de nous montrer Pachanga rentrer dans ce couloir. Plus tard lorsque Sasso annonce à Carlito que Pachanga menace de le tuer s’il ne lui donne pas son fric, on voit en arrière plan Pachanga  ouvrir la  porte du couloir et regarder Carlito. Lors de la scène du tabassage de Benny Blanco dans l’impasse, Pachanga attend de Carlito l’ordre de tuer. En laissant partir Benny, Carlito s’oppose à l’un des principes de la rue et Pachanga est témoin de cette acte de rébellion.

Vincent

  Vincent, l’un des fils de Tony T., est l’autre œil de la rue qui surveille les agissements de Carlito. Après avoir tué Dave à l’hôpital, il se rend au Paraiso où il étudie le comportement de Carlito, attendant qu’il se trahisse par un geste de nervosité. Carlito est conscient du regard de Vincent comme il est conscient que la rue le surveille. Vincent se transformera ensuite, tout comme Pachanga, en mains destructrices de la rue en tentant d’assassiner Carlito. Lorsque Vincent est abattu par les flics, on a l’impression que Carlito est parvenu à échapper à la rue mais…

 

LES GROUPES DE PERSONNAGES

  Après s’être intéressé à chacun des personnages principaux en particulier, nous étudierons les groupements de personnages .

  Tout d’abord les couples. Il y a deux couples dans ce film : le couple Carlito/Gail et le couple Carlito/Dave qui ont respectivement 9 et 5 scènes d’ « intimité ». Le couple Carlito/Dave est montré comme un vrai couple. Dans la scène de la boite de nuit, où il fêtent la libération de Carlito, Dave et Carlito dansent ensemble au lieu de danser avec leurs partenaires féminines. Ils ont d’ailleurs cet échange verbale très explicite, mais qui passe en contrebande car il peut être expliqué par les effets de l’alcool : Dave « Dis moi que tu m’aimes » Carlito « Je t’aime, si tu étais une fille je t’épouserais ». L’autre couple, Carlito/Gail, se formera au fur et à mesure que l’autre couple tombe en morceaux. Il y a d’ailleurs une vraie jalousie entre Gail et Dave. Après leur seule et unique rencontre, Gail dit à Carlito qu’elle ne l’aime pas. La scène qui s’ensuit est un véritable dispute conjugale, où Gail oblige Carlito à choisir entre elle et Dave.

  Les couples de doubles : Carlito/Benny, Dave/Norwalk et Gail/Steffie ne se forment chacun que deux fois. En fait le couples Carlito/Benny se forme trois fois mais la troisième fois Benny n’est plus désigné comme le double Carlito.

  On note aussi que Pachanga et Vincent ne sont jamais ensemble, ce qui crédibilise notre interprétation, la rue n’a en effet besoin que d’un œil pour surveiller Carlito.

  La plus grosse concentration de personnages à lieu dans la scène du passage à tabac de Beny Blanco qui constitue le point de non retour du  récit.

 

    LES LIEUX

El Paraiso

  Carlito a besoin d’un refuge pour échapper au monde de la rue, et où il pourra gagner l’argent lui permettant de partir pour les Bahamas. Il accepte alors l’offre de Dave qui lui propose de diriger le paraiso (le paradis). De Palma choisit de nous faire découvrir  les lieus par la médiation du regard de Carlito. L’architecture de la boite reproduit celle d’un bateau de croisière. Le Paraiso est symboliquement le moyen pour Carlito de parvenir à son rêve, c’est le bateau qui l’emmènera à Paradise .Bahamas.

  Le Paraiso peut être décomposé en trois lieux bien distincts, qui auront chacun une fonction dramatique propre. La cabine, qui se trouvent dur le pont supérieur, et d’où l’on a une vue sur l’ensemble de la boite, et l’endroit où Carlito dépose l’argent qui lui permettra de réaliser son rêve. Ce rêve est rappelé par la maquette du bateau sous le coffre fort. C’est dans la cabine qu’a lieu la trahison de Lalin, ce qui renforce l’impression que le rêve de Carlito est sérieusement menacé. La piste de danse est le lieu où Gail apparaît pour la première fois. La cabine symbolisait le moyen de parvenir au rêve, la piste symbolise le rêve lui même. Enfin le couloir (il y en a un sur le pont inférieur et un autre sur le pont supérieur) est le lieu où le rêve va se briser, car c’est le lieu qui est en contact avec l’impasse.

  Cette division du Paraiso en trois lieux distincts mais qui communiquent entre eux rappellent la division du psychisme humain de la seconde topique de Freud. La cabine représenterait l’instance qui juge et critique (par sa position supérieur d’où l’on peut tout voir) c’est à dire le surmoi, la piste de danse symboliserait le moi et enfin le couloir serait le lieu où les pulsions se libèrent c’est à dire le ça.

Le Jezebel

  Jezebel est le nom du bateau de Dave. Le symbolisme des noms des lieux, on le constate est assez primaire. Tout comme le Paraiso, le Jezebel est sur deux niveaux. Le bateau, qui devait être le moyen pour Carlito de réaliser son rêve va devenir l’instrument de sa chute. De Palma joue sur la référence à la barque de Charon qui mène les morts dans l’au delà le long du fleuve Styx, d’où la présence du brouillard dans cette scène. L’analogie entre ce fleuve et le Styx vient également du fait que le fleuve est associé à la mort notamment dans la scène de l’impasse où Pachanga pour dire qu’il veut tuer Benny, dit qu’il va le balancer dans le fleuve.

La prison de Riker’s Island

  La prison où est détenue Tony T. est la prison flottante de Riker’s Island. C’est une sorte bateau cargo reconvertit en prison de haute sécurité. Ce bateau est le troisième bateau de Carlito’s way. Le chemin qui y mène est encadré entre deux murs de barbelés. Ce chemin mène à l’impasse que constitue le bateau. A l’intérieur de ce bateau Tony T. demande à Dave (qui est à l’origine de son emprisonnement donc de sa présence à bord) de l’aider à s’évader. Dave sera à l’origine de son évasion, mais au lieu de l’aider à monter à bord du bateau qui devait servir à son évasion, Dave le tue. Le sort de Tony T. préfigure celui de Carlito. Le parallélisme entre les deux histoires sont évidents : Carlito se trouve dans un bateau (le Paraiso) grâce ( à cause dans le cas de Tony T.) à Dave. Carlito désire prendre un autre bateau pour s’évader. Mais Carlito échouera à cause de l’assassinat de Tony T. commis par Dave , qui entraînera indirectement sa mort.

L’impasse

  L’impasse est le titre français du film (référence(?)à l’impasse tragique, titre d’un film d’Hattaway). L’impasse du film est celle où Carlito refuse de tuer Benny Blanco. Mais de Palma multiplie les figures de tunnels, de chemins qui mènent inexorablement à la mort. Dans le prologue, le brancard suit une rangée de néon qui forment un chemin lumineux menant dans l’au delà. Lorsque Dave se rend à la prison, il marche sur un chemin, délimité de chaque coté par des mus de barbelés, qui le mènera à sa mort futur. Il y a aussi l’escalier où chute Benny Blanco et qui mène à l’impasse. Et enfin, il y a le quai de la gare.

L’appartement de Gail

  Carlito n’a pas de foyer. On ne sait pas où il dort. Cette absence de foyer peut s’expliquer par le fait qu’il est en instance de départ. Le seul véritable foyer sera pour lui celui de Gail, qui lui sera d’abord refusé lors de leurs deux premières rencontres. L’appartement, et le foyer par conséquent, est associé métaphoriquement à la femme. Il « possédera » la femme lorsqu’il aura réussi à pénétrer (avec violence) à l’intérieur de l’appartement.

  Le Barber Shop

  Le barber shop est un lieu fantasmagorique, où resurgissent les vieux démons qui hantent Carlito. C’est ici que Carlito va affronter son premier double menaçant. Pour accéder au bar clandestin, il doit passer par une porte secrète. Il entre alors dans une espèce de caverne, couverte de briques rouges, et où il devra passer une épreuve. Son cousin se fera trancher la gorge (peur fantasmatique du barbier) après avoir ouvert le frigo, véritable boite de Pandore.

  La voiture inferno et le métro rouge

  La voiture inferno et le métro rouge ne sont pas à proprement parle des lieux, mais des moyens de transports. Mais ces deux moyens de transports ont en communs de mener à des lieux fatidiques : le barber shop pour le cousin et la gare pour Carlito. Ils ont aussi en communs leurs couleurs rouges synonyme dans le film de danger.

 

COMPOSITON DRAMATIQUE

 

  Le récit de Carlito’ way respecte le paradigme ternaire classique. Nous essaierons donc de dégager ces trois parties ainsi que les charnières dramatiques qui permettent de les articuler.

L’exposition

  L’exposition est précédée par un prologue qui nous donne des informations sur le personnage principal et qui initie le flash back. L’exposition commence réellement avec la scène du tribunal, c’est à dire au début du flash back. La fonction de l’exposition est de poser les bases du récit. Pour cela le scénariste nous donne les informations nécéssaire concernant les personnages : leurs noms, leurs relations, leurs motivations. Il doit aussi exposer l’enjeu du film.

  L’exposition de Carlito’s way commence avec la scène du tribunal et s’achève avec la scène du bar entre Carlito et Gail. Cette partie du récit, qui se développe sur 11 scènes et dure 39 minutes, répond à tous les critères énoncés précédemment. Tout d’abord, les personnages principaux, et la majeure partie des personnages secondaires, sont présentés dans cette partie. D’autre part, l’enjeu du film est également énoncé, même s’il subir des modifications au cours du récit. Dès la deuxième scène, Carlito, on apprend que Carlito envisage de partir pour les Bahamas. Il fallait évidemment trouver un obstacle pour empêcher notre héros de partir dés le début sans quoi il n’y aurait pas d’histoire. l’argent est l’obstacle trouvé par le scénariste, Carlito doit d’abord trouver  75 000 dollars. Cette somme aune double fonction dramatique, elle sert d’obstacle d’autant plus difficile à surmonter que Carlito sort de prison et a décidé d’arrêter le bizness, mais aussi à faire accepter à Carlito l’offre de Dave de reprendre le Paraiso.

  Mais avant d’accepter cette offre ,le scénariste a dressé un deuxième obstacle, cette fois-ci interne. Carlito refuse d’abord l’offre de Dave prétextant qu’il lui doit déjà beaucoup. Il ne peut donc accepter moralement que Dave lui prête les 25 000 dollars, nécessaire à la reprise de la boite. La scène du Barber shop a entre autre pour fonction de permettre à Carlito de surmonter cet obstacle. En récupérant les 25 000 dollars de l’échange, Carlito peut désormais accepter l’offre de Dave. Cette scène constitue l’articulation de non retour de l’exposition. elle permet en effet de placer Carlito dans le Paraiso, condition indispensable à la poursuite du récit. Cette articulation, ou charnière, ne doit pas etre confondu avec la première articulation dramatique majeure qui met fin à l’exposition. en effet c’est en acceptant l’offre de Dave que Carlito se condamne car il retrouvera l’homme avec lequel il a une dette et c’est cette dette qui le conduira à sa perte. Pourtant cette articulation ne peut mettre fin à l’exposition car l’un des personnages principaux, Gail, n’a pas encore été présenté. Selon Pierre Jenn : «  l’exposition prend fin lorsque les conditions nécessaires et suffisantes pour passer dans le deuxième temps du récit ayant été réunies » (ce n’est pas le cas ici) « l’auteur fait intervenir la première charnière dramatique majeure qui propulsera l’action dans son nouement. »

  La scène qui répond à ces critères, c’est la scène de la prison de Riker’s Island. Tout d’abord en raison de sa place dans le récit. Elle fait suite à la scène entre Gail et Carlito dans le bar. On peut considérer qu’avec cette scène l’exposition des personnages est terminé. Il faut désormais une scène qui puisse faire progresser l’intrigue, la précipiter. La scène de la prison a cette fonction. Elle marque le début de l’intrigue secondaire principale du récit : Dave , qui arnaqué dans le passé un ponte de la mafia, est contraint par ce personnage à l’aider à s’évader. Dave demandera à Carlito de l’aider, il ne pourra pas refuser car il a une dette envers lui. L’évasion de Tony se transformera en assassinat auquel Carlito sera mêler et qui le condamnera.

  Le nœud de l’intrigue

  Cette intrigue secondaire va presque se substituer, durant le nœud de l’intrigue, à l’intrigue principale, c’est à dire la tentative de Carlito de s’échapper du monde de la rue. L’explication de ce phénomène tient au fait que Carlito est un homme d’action paradoxal car condamné à l’immobilité (« Ne pas faire de vagues. Eviter les embrouilles et se faire oublier ») s’il veut s’en sortir. C’est donc Dave qui va précipiter les événements.

  C’est dans le nœud de l’intrigue que se met en place l’articulation de non retour. Pour Pierre Jenn : « cette articulation se situe en général, vers le milieu du nœud ou dans la seconde moitié de celui-ci. » Mais l’articulation de non retour pose un problème quant à sa détermination. « comme un script n’est qu’une suite ininterrompue d’articulations faisant avancer le récit vers son inéluctable dénouement, il importe de savoir comment distinguer celle qui possède ce caractère fatidique . ».

  Dans le deuxième acte de Carlito’s way, il y a deux événements qui sont ressentis par le spectateurs comme pouvant être des points de non retour. Il y a un faux et un vrai point de non retour, et le faux est perçu comme le vrai par le spectateur.

  Le vrai point de non retour se situe au milieu du récit. Il a lieu lors de la scène du passage à tabac de Benny Blanco. C’est en refusant de le tuer que Carlito se condamne car c’est Benny Blanco, et non les hommes de Vincent, qui va l’abattre.

  Le faux point de non retour (celui qui ne sera pas fatal) c’est le meurtre de Tony T.. Pourtant, il sera désigner explicitement comme étant le point de non retour, ce qui explique la crédulité du spectateur. L’allusion sera d’abord symbolique lorsque le bateau de Dave dépasse la bouée (point de non retour) sur laquelle s’accroche Tony. Ensuite cet événement sera désigné explicitement par le dialogue comme étant le point de non retour. Voyant que Dave à tué Tony, il répète : « Tu nous as tué Dave. Tu nous as tué ». Puis, par sa voix interne, il dit : « Si tu franchis une certaine limite, tu ne peux pas revenir en arrière. Le point de non retour. Dave l’avait franchi. Et moi avec. Ce qui veut dire que je serais du voyage. ». Cette volonté délibéré de faire apparaître cet événement comme constituant le point de non retour s’explique par la stratégie des auteurs qui veulent nous faire croire que si Carlito sort vainqueur de cette intrigue, c’est à dire s’il parvient à échapper à Vincent et à ses hommes, son rêve pourra se réaliser. Cette articulation de non retour trop évidente sert à masquer la véritable, c’est à dire celle de Benny Blanco. Ainsi les auteurs préparent les deux coups de théâtre magistraux de la fin. Celui où l’on voit Vincent se faire abattre par les policiers. On croit alors que miraculeusement Carlito est parvenu à modifier le cours de l’histoire, qu’il peut désormais accéder à son rêve. Mais avec la réapparition de Benny Blanco, qui constitue le deuxième coup de théâtre, on revient vite à la réalité tragique de l’histoire de Carlito. Les auteurs sont parvenus, grâce à cette ingénieuse construction dramatique, a faire croire que leur héros, mort en sursis dès le prologue, pouvait atteindre son rêve. On retrouve ici la démarche de Terry Guilliam dans Brazil où il faisait croire un instant au spectateur que son héros avait atteint son rêve, pour ensuite nous révéler qu’il était mort sous la torture.

  Mais si la mort de Tony T. ne constitue pas le point de non retour, elle constitue en fait la deuxième charnière dramatique majeure. Elle répond en effet parfaitement à la définition qu’en donne Pierre Jenn : « C’est la seconde charnière dramatique majeure qui propulse l’intrigue dans sa phase finale. Cette charnière dramatique majeure a pour effet de porter le nœud de l’intrigue à son point de tension le plus extrême. Le spectateur et le héros doivent alors être amenés à ressentir le problème posé comme insoluble. »

  La résolution

  La résolution a pour fonction de dénouer l’intrigue. Carlito’s way est  une tragédie, l’intrigue se dénoue donc avec la mort des principaux personnages, et en premier lieu la mort de Dave.

  Mais la résolution est aussi la partie du récit où la tension dramatique est la plus élevée. Cette tension né évidement de la situation dramatique dans laquelle se trouve le héros, symbolisé par le cafard enfermé dans le verre, dans la première scène de la résolution. Carlito se dit alors : « Faut que je m’agite ». Il relâche alors le cafard. Carlito ne peut plus rester immobile à attendre que le fric rentre. Le temps devient un obstacle majeur dans cette dernière partie du récit. Carlito doit désormais devenir un homme d’action s’il veut contourner cet obstacle. Le temps, dans les deux premières parties, était très peu ressenti comme un facteur dramatique. Les scènes s’enchaînaient sans que l’on se rende compte du temps qu’il s’était entre chaque. Lorsque Pachanga voit Carlito dans le Paraiso, dans la scène où il vient de s’installer, il lui dit qu’il a appris pour la mort de son cousin. Carlito lui dit que ça s’est passé il y a deux mois. Il n’y avait pourtant que deux scène qui séparait celle-ci de la scène du Barber shop. Il y a donc eu un time lapses important entre ces deux scènes. Dans le troisième acte, il n’y aura plus de time lapses. L’action se concentre alors en une journée où les événements se précipitent : Dave se fait poignarder, Gail apprend à Carlito qu’elle est enceinte, Carlito apprend que Dave l’a trahi et le laisse se faire tuer. Le temps est désormais ressenti comme une contrainte notamment lorsque Carlito annonce son programme il dit « plus que cinq heures ». Cette contrainte temporelle sera l’élément essentiel à l’origine du suspense qui va faire culminer la tension dramatique dans la scène de poursuite, qui constitue le climax du film.

  Le troisième acte s’achève, à l’issue de cette course tragique, lorsque Carlito se fait descendre per Benny Blanco. On retrouve alors les images du prologue, qui constituent désormais l‘épilogue du film. Ce procédé renforce l’impression d’achèvement du récit que recherchent tant les auteurs dramatiques américains.

    

FACTEURS DRAMATIQUES

  La composition dramatique de Carlito’s way est très inspirée de la composition des tragédies classiques. Nous étudierons l’utilisation faite de deux facteurs dramatiques classiques dans ce récit.

La dette

  La dette est un facteur dramatique classique. Mais il faut que le héros soit un homme d’honneur et de parole, pour que la dette devienne réellement un obstacle interne pour le personnage.

  Lors des deux premières scènes de l’exposition, Carlito répète deux fois à Dave qu’il a une dette envers lui. Dans la scène du tribunal, il lui dit : « Je te revaudrai ça. » et dans la scène de la boite de nuit il lui dit : «J’ai une dette envers toi. ». A ce moment du récit, on ignore encore si cette dette peut être un facteur dramatique. Il faut d’abord qu’on soit sûr de la loyauté de Carlito, de son code des valeurs. L’une des fonctions de la scène entre Carlito et son ancien patron Rolando Rivas, est justement de nous démontrer cette loyauté. On apprend que Carlito aurait pu donner le nom de son patron et échapper ainsi à la prison mais il ne l’a pas fait. Il refuse même que son patron puisse croire qu’il a une dette envers lui.

  La dette va donc constituer l’obstacle interne majeur du récit, comme le prouve la scène entre Gail et Carlito, qui précède celle de l’évasion de Tony T. . Gail demande à Carlito dans quoi Dave l’entraîne. il lui dit qu’il a une dette envers lui. Il se pose alors un dilemme pour Carlito. Gail lui demande de choisir entre elle et Dave. Il lui répond alors : «Dave est mon ami. J’ai une dette. Je suis comme ça. Que ce soit bien ou mal. Ça ne changera pas. ». C’est donc bien en raison de la nature profonde de Carlito que la dette devient un obstacle majeur. Car pour un homme, qui n’a pas la même intégrité morale, la dette ne constitue pas un obstacle. C’est le cas pour Dave, qui a une dette d’un million de dollars avec Tony, mais qui ne sera pas aussi soucieux de s’en acquiter.

La trahison

  La trahison est un autre facteur dramatique majeur. Elle concourt a crée un climat d’insécurité permanent autour du héros. Carlito tente de s’isoler pour ne pas être confronté à ce problème, mais il ne s’isolera jamais assez.

  La première trahison, celle qui préfigure toutes celles qui vont suivre, c’est la trahison du trafficant dans la scène du Barber Shop. Le cousin assure à Carlito qu’ils sont ses amis et portant ils n’hésiterons pas à lui trancher la gorge. « tu disais qu’ils étaient tes amis. Mais il n’y a pas d’amis dans ce bizness de merde. C’est pour éviter ce bizness de merde, où la confiance devient fatale, que Carlito se réfugie au Paraiso. Néanmoins c’est au Paraiso que Carlito est trahit pour la première fois avec Lalin. Avant de le retrouver Carlito nous avait poutant assurer que « Si on me demandait ce que je pense de Lalin, je dirais. Il n’y a pas plus droit ». Lalin est son ancien partenaire, et ce portrait élogieux sert à mettre en relief sa trahison. Mais cette trahison en cache une autre. Celle de Dave, qui a menti au procureur Norwalk, à propos du retour aux affaires de Carlito pour se protéger. Carlito n’apprendra que très tard cette trahison grâce à l’enregistrement dans le bureau de Norwalk. Mais cette preuve n’est pas suffisante pour Carlito « Regarder Kleinfeld dans les yeux. Il faut que je sois sûr. ». Dave lui avouera de la manière suivante : « Je t’emmerde , toi et ton soi disant code d’honneur de la rue. ».

  Mais la trahison qui sera fatale à Carlito sera celle de Pachanga, un home de la rue. Cette trahison était pourtant annoncée. En effet lorsque Carlito décrit les motivations de Pachanga, il est bien clair pour lui que Pachanga ne le protège qu’il croit que Carlito va lui rapporter un paquet de fric. Dans la scène. Dans la scène qui suit le meurtre de Tony, Sasso met en garde Carlito à propos se Pachanga. Il lui dit qu’il l’espionne pour le compte de Benny Blanco. Carlito lui rétorque alors que Pachanga est son frère (Carilto avait dis la même chose à Pachanga à propos de Dave qui l’a également trahit). Sasso lui répond alors que ce fils de pute tuerait sa mère pour du fric. Carlito est incapable de prévoir ces trahisons « En vieillissant, tu trouves que tout le monde a une raison de te tuer. Tu les crois. Mais il y en a forcément un qui ment. Ou peut être ils mentent tous. Quand tu ne vois plus le dessous des cartes , t’es dans la merde. T’es dans la merde. ». on peut aussi remarquer la ressemblance physique entre Pachanga et le trafficant du Barber Shop. Autre similitude entre les deux personnages, il ne tue pas eux même les hommes qu’ils ont trahit. C’est une ombre, qui sort des toilettes, qui tue le cousin, tout comme ce sera l’ombre de Benny Blanco qui tuera Carlito.

  On contate enfin que ces trois trahisons sont d’autant plus dramatiques qu’elles sont l’œuvre de trois personnages très proches de Carlito, qui sont parfois désignés comme des frères. En transformant ces trahisons en trahisons fraternelles, les auteurs utilisent à fond des ressorts dramatiques propre au tragédie classique.

 

LES PROCEDES SCENARISTIQUES

    Le Flash Back

  Le générique constitue le prologue du film. Cette séquence est déréalisée du fait qu’elle est tournée en noir et bleu (filtre), au ralenti mais aussi à cause des mouvements de la caméra qui semble représenter le point de vue de Carlito mais qui est en fait autonome. En raison de ces partis pris de mise en scène, le spectateur ne peut identifier avec précision les lieux de l’action mais aussi les personnages, qui en dehors de Carlito, semblent former une foule anonyme. Seule une femme ne semble pas être détachée de l’événement. Elle soutient la tète de Carlito lorsqu’il s’effondre après le coup de feu. Et on la voit , bouleversée, suivre le brancard qui emmène Carlito à l’hopital. mais on nous cache délibérément le visage de cette femme. Elle est soit filmée de dos, soit elle se couvre le visage avec ses mains lorsqu’elle pleure derrière le brancard. Les seules indices de son identité sont sa coiffure et sa couleur de cheveux (lorsqu’il revoit Gail pour la première fois, il dit : « On dirait Gail. Même couleur de cheveux.»). On entend ensuite la voix interne du personnage qui dit : « Il y a des fumiers qui te flingue à minuit ».

  Dans le prologue de Carlito’s way, les éléments de la scène fatidique sont annoncés tout en restant relativement mystérieux. On sait que Carlito va se faire tirer dessus. On voit le lieu sans pouvoir l’identifier. on voit une femme bouleversée mais son visage reste vague. Il y aune allusion à une heure qui pourrait être l’heure de l’assassinat. Brian De Palma, dans ce prologue, a placé ses pièces tout en cachant son jeu. Le Flash Back servira à lever l’indétermination concernant ces différents éléments. Et plus cette indétermination sera levée plus on se rapprochera de la scène fatidique. De Palma nous fait jouer un jeu pervers de reconnaissance car il mène à la mort du héros.

  Ce prologue évoque celui d’un film contemporain à Carlito’s way. Dans le prologue de A perfect world, Clint Eastwood adopte le même procédé. Il annonce la scène fatidique tout en retenant un certain nombre d'information. il adopte aussi le même parti pris de mise en scène en déréalisant la séquence. Elle a délibérément un aspect onirique. L’image du soleil qui ouvre le film est iréelle. Par un panoramique, on découvre un masque de Casper posé sur des hautes herbes. Ce masque désigne le jeune garçon mais cette association ne sera possible pour le spectateur que plus tard dans le récit. On constate que ce personnage, qui est le partenaire du héros dans le récit, est annoncé dès le prologue sans pour autant que son identité soit révélé. Ensuite on découvre Kevin Costner, allongé à coté du masque, semblant dormir (Eastwood jouera en fait plus le jeu de la surprise que du suspense en ne montrant pas que Costner a été abattu, mais il signale cet événement avec le vol du rapace). On voit ensuite voler des dollars, ce qui renforce l’aspect mystérieux de la séquence, et un hélicoptère. Cette séquence se termine par l’image de Costner souriant et on enchaîne alors sur le début de l’histoire. On voit les similitudes entre les deux séquences mais leurs fonction ne sont pas tout à fait les mêmes. Le prologue de A perfect world a plutôt une fonction d’implant programme, de flash forward. Le récit n’est pas sous la forme d’un Flash Back, Butch n’est pas le narrateur de l’histoire.

  Ce qui fait du prologue, la scène initiatrice du flash back, c’est l’utilisation de la voix interne. L‘histoire sera raconté sous la forme d’un unique flash back par un narrateur qui est le personnage lui même. Carlito’s way se rapproche donc plus de Sunset Boulevard, où un mort raconte les événements qui l’ont mené à cette fin tragique (Wilder avait eu au départ l’idée de faire parler Holden à la morgue plutôt que dans la piscine. De Palma reprend un peu l’idée mais en anticipant un peu le moment où Carlito va raconter l’histoire pour éviter la réaction hilare du public telle que l’a constaté Wilder lors de la previews). Carlito sera donc un mort en sursis. Il tente d’ailleurs de rassurer le public « Ne vous en faite pas. Mon cœur me laisse jamais tomber. Je tire pas encore l’échelle.». Il nous rassure ainsi sur l’état de santé du personnage mais aussi sur celle du narrateur, car il ne faudrait pas que celui-ci meurt avant la fin de l’histoire (le syndrome Shérazade).

  C’est l’affiche qui servira d’embrayeur du passé, mais cette affiche a la double fonction d’introduire le passé et d’annoncer le futur. Le rêve de Carlito (la fuite à Paradise avec Gail), qui sera l’enjeu du récit, est condensé dans cette image programme. La voix interne est aussi utilisée pour assurer le lien entre le présent et le passé mais nous l’étudierons dans la partie qui suit.

  Le flash back prendra fin lorsque le temps de la narration coïncidera à nouveau avec le temps du narrateur. Les images qui avaient ouvert le film seront en partie revues mais cette fois-ci en couleur et le discours de la voix interne qui se superposait à ces images, durant le prologue, sera réactualisé.

La voix off

  Tout d’abord, déterminons de quel type de voix off il s’agit. La première fois que l’on entend cette voix off c’est dans le prologue, lorsque la caméra remonte sur le corps de Carlito, allongé sur le brancard. Elle intervient juste au moment où l’on voit le visage de Carlito. La voix off s’ancre alors au personnage, d’autant plus facilement que l’on reconnaît immédiatement la voix d’Al Pacino. Mais aussi du fait que cette voix est à la première personne. On qualifiera donc cette voix off de voix interne.

  Cette voix interne n’interviendra dans le récit que lorsque Carlito est à l’image. C’est la coprésence systématique de Carlito, que ce soit dans le prologue et le Flash Back, avec la voix interne qui pose le problème de l’appartenance de la voix interne. Dans le prologue, cette voix est associé au personnage de Carlito que l’on voit à l’image. Mais c’est lorsque le flash back commence, que se pose le problème de l’indétermination sur l’origine de la voix interne. Faut il l’attribuer au personnage diégétique (celui qu’on voit à l’image) ou au personnage narrateur (le foyer de l’énonciation). C’est cette confusion qui est à l’origine de notre oubli partiel du personnage narrateur (celui qui est déjà condamné) par rapport au personnage diégétique (celui en qui il réside encore un espoir).

  La voix interne intervient au cours de 16 scènes. La première fois, dans le prologue, où elle donne des informations sur le personnage et assure la liaison avec le passé. Le passage de relais de la voix ente le personnage narrateur et le personnage diégétique a lieu dans cette scène où l’on entend la voix interne de Carlito dire : « J’ai l’impression de sortir à peine de taule. Je suis devant le juge et je lui dis ma façon de penser » on enchaîne alors sur « Je dis pas que j’aurais pas suivi le même chemin, si j’avais eu ma mère étant gosse. » qui est prononcé par le personnage diégétique. Cette phrase n’est pas prononcée par la voix interne du personnage diégétique, mais néanmoins on peut dire que le personnage diégétique s’approprie la voix du narrateur et donc de la voix interne. Comment alors distingué la voix interne personnage narrateur, de celle du personnage diégétique.

  La voix interne peut être au personnage narrateur lorsque cette voix crée un effet de distanciation, c’est à dire lorsqu’elle donne l’impression de quelqu’un qui se regarde. Il y a une phrase qui revient à cinq reprises c’est : « Et me voilà » (« So there is me »). Cette phrase peut être attribuée au personnage narrateur car elle suppose un regard externe. La voix est alors au temps présent et elle a une fonction de description, elle donne des informations sur la situation du personnage. Le temps utilisé pourrait être un moyen d’identifier la voix. Mais on constate, qu’en dehors d’une ou deux exceptions, les voix, narrateur et diégétique, utilisent chacune des temps du passé, du présent et du futur.

  En fait on constate qu’on peut essayer d’identifier la voix interne en fonction du point de vue de la scène. Lorsqu’il est délibérément affiché comme celui du narrateur par l’effet de distanciation énoncé précédemment alors c’est la voix narrateur. Si le point de vue est celui est celui du personnage diégétique alors la voix interne lui est attribuable. Par exemple, dans la scène où il revoit Gail, Carlito regarde une femme danser sur la piste du Paraiso, la voix interne dit « On dirait Gail ». Autre exemples : Après la tuerie, dans la scène du Barber Shop, Carlito regarde son cousin mort, la voix interne dit alors « Oh, mon dieu, regarde toi ! ». Lorsque Carlito rentre pour la première fois au Paraiso, la scène est filmé en caméra subjective, la voix dit « Les temps ont changé. Où sont les mini jupes ? Et la marijuana ? Maintenant c’est talons compensée, cocaïne et disco ». Cette réflexion nostalgique a pour origine ce que l’on voit à l’image et donc ce que voit Carlito.

  L’autre moyen pour identifier la voix, c’est la petite phrase qui trahit en quelque sorte son auteur. Lorsqu’il revoit Gail au Paraiso, son monologue se termine par « Tu me manques Gail ». Il n’y alors plus de doute sur l’origine de la voix. Mais lorsqu’il dit, avant de s’embarquer sur le Jezebel, « Mal barré taré » ou « J’aurais du le voir venir », après avoir décrit la transformation de Dave, la voix est facilement attribuable au narrateur, qui est le seul à connaître a posteriori le déroulement des événements.

  L’attribution de la voix interne est un problème très complexe dans ce film qui nécessiterait l’analyse de chacune de ses interventions. Cette analyse serait trop conséquente dans le cadre restreint de notre travail. Je laisse donc dans l’état mon analyse au risque de transformer cette partie en sous dossier.

  Etudions désormais les fonctions de la voix interne. Tout d’abord sa fonction dramatique. Le choix entre voix interne narrateur et voix interne diégétique se fera en fonction de l’inclinaison dramatique que l’auteur voudra imprimer à la scène. Fataliste (« T’es dans la merde »), et ce sera la voix interne narrateur, ou chargé d’espoir (« L’argent rentre régulièrement. J’aurais bientôt ce qu’il me faut. Mon rêve, j’en suis tellement près que je peux le toucher. ») ce sera alors la voix interne diégétique.

  Mais la voix interne a aussi des fonctions plus bassement informationnelles. Elle donne en effet des informations sur Dave, Lalin et Gail. Elle nous renseigne aussi sur la situation du personnage. Par exemple dans une scène on apprend que Carlito doit encore trouver 35 à 40 milles dollars pour pouvoir partir.

  Elle concourt aussi à renforcer la nostalgie qui se dégage du film et de son héros. Carlito ne reconnaît plus son quartier « Mi barrio ya no exista ». Elle permet d’évoquer sa difficulté à s’intégrer dans un monde qu’il ne reconnaît pas « Faut salement ramer quand t’as perdus cinq ans ».

  La voix interne se relève très utile, d’un point de vue d’économie narrative, lorsque dans le dernier acte, Carlito fait le point et annonce le programme de la suite des événements « Le train par à cinq heures et je gamberge comme un fou. Norwalk va se calmer. Il n’ira pas me chercher à l’étranger. Même ici il ne peut rien. Mais j’ai d’autres problèmes. Plus que cinq heures. Je saurais penser à tout ? Neutraliser tout le monde, serrer tous les boulons ? ».

  La focalisation

 

  On distingue trois types de focalisation : la focalisation « zéro », la focalisation externe et la focalisation interne. Une focalisation est dite interne si les événements sont racontés à paritr du point de vue d’un personnage . Carlito’s way est écrit en focalisation interne car le foyer de l’énonciation est constitué par l’un des personnages. La narration doit donc logiquement se soumettre à ce postulat de départ.

  De Palma pousse même parfois ce procédé d’écriture jusqu’à sa forme limite c’est à dire la caméra subjective. De plus la voix interne est un autre procédé narratif caractéristiques des récits écris en focalisation interne

  Mais comme la plupart des films, Carlito’ way n’est pas uniformément écrit dans un seul type de focalisation. Certaines scènes semblent échapper à la connaissance de Carlito. La première scène, où il y a un décrochage du point de vue, et où l’on passe en focalisation zéro, c’estla scène où Dave se rend à la prison de Riker’s Island. C’est la première fois que l’on ne suit pas Carlito. Cette scène a une grande importance du point de vue dramatique. Elle constitue la première charnière dramatique majeure du récit et elle marque le début de l’intrigue secondaire principale. Avec cette scène, le spectateur a pour la première fois un savoir supérieur par rapport à Carlito. Mais il se pose alors le problème de l’existence de la scène alors que Carlito, le narrateur, en est absent. Si le foyer de l’énonciation est absent, qui raconte cette scène. Cette scène n’est pas une erreur dans la construction logique du scénario ni une transgression du postulat de départ. Carlito ayant appris par la suite l’existence de ce fait par Dave lui même , il pourra donc reconstituer cette scène, de sa position de narrateur (Cette scène serra reconstitué en deux temps car Dave omettra d’abord de dire à Carlito qu’il avait volé un millons de dollars à Tony T.). Ce même phénomène de recouvrement de l’information va se reproduire pour chaque scène dont le point de vue échappe à Carlito. Ainsi la scène entre Dave et Norwalk pourra être reconstitué par Carlito lorsqu’il entendra les enregistrements (cette scène n’avait été qu’amorcée, le spectateur découvrira la trahison en même temps que Carlito). La scène où Dave se fait poignarder sera aussi reconstitué, en revanche la scène de la mort de Dave sera purement imaginaire mais Carlito a toutes les raisons de croire qu’elle a eu lieu. On constate, enfin, que plus le recouvrement d’une information par un personnage est retardé plus elle est importante d’un point de vue dramatique.

  On retrouve donc ici le même schéma que pour la mort aux trousses, où l’on suivait Roger Thornil jusqu’à la scène des nations unis. La caméra prenait alors du recul (la scène de la prison commence par un plan en hélicoptère). Dans la scène suivante on découvrait les dirigeants du F.B.I, est on apprenait que Kaplan n’existe pas. Cette information ne sera donné que vers la fin du film. Cette scène constitue également la première charnière dramatique majeure et elle donne également un savoir supérieur au personnage. 

  Le climat avant coureur : les marques de la fatalité

  Carlito est un personnage marqué par la fatalité. Dès le prologue, ces premiers mots sont « Quelqu’un me tire vers le sol ». Le plan est alors en plongée, et comme nous l’avons vu précédemment, l’œil de la caméra c’est l’œil de la rue. Ce quelqu’un c’est donc la rue, un monde dont on ne parvient pas à s’échapper, c’est donc la fatalité. Durant toute le suite du récit, les auteurs ont multiplié les indices avants coureurs de l’issue fatale du héros.

  En plus des indices déjà énoncés dans les parties précédentes, on peut relever que Carlito est libéré par l’homme qui va le condamner. Dans la scène qui suit celle du tribunal, Carlito dit à Dave « Les services ça tue plus vite qu’une balle ». Ce caractère fatal du service est montré dans la scène du Barber Shop. Le cousin de Carlito lui demande « je peux te demander un service ». Ce service, s’il n’a pas été fatal à Carlito, il l’a été pour Guajiro. Lorsque Carlito tabasse Benny Blaco, celui-ci le prévient « Si je te revois je te tue ». La chute de Benny Blanco dans l’escalier symbolise la pente fatale sur laquelle vient de s’engager Carlito. La scène du Copacabana, où Dave s’en prend à un « rital » annonce son comportement dans la scène de l’évasion. La scène suivante entre Carlito et Gail est un signal d’avertissement. Il lui dit « Je fais ce dernier et je me range », qui est la phrase fatidique classique. Quant aux propos de Gail, ils ont valeurs d’oracle « Je sais comment le rêve se termine. C’est pas à Paradise. C’est moi qui t’emmène aux urgences de Sutton à trois heures du matin. Et je suis là, à pleurer comme une idiote. Le sang dégouline dans tes chaussures, et tu meurs ! ». Elle prononce cette phrase devant un miroir, et Carlito refusant de croire à cette oracle, brise le miroir.

  De Palma utilise dans ce film un procédé similaire aux croix qu’utilisait Hawks, dans Scarface, pour annoncer un crime allait être commis. De Palma utilise comme signe d’un danger une lumière qui clignote. Dans la scène du meurtre de Tony T., ce dernier se tient à une bouée. Sur le haut de cette bouée il y a une lumière qui clignote qui sert à signaler sa présence mais dans le système symbolique du film elle annonce la mort de Tony T.. Ensuite, dans la scène où Dave se fait poignarder, Dave est devant la porte de l’ascenseur. Il y a alors un raccord sur le regard de Dave. On voit, en  haut de la porte de l’ascenseur, une lumière blanche qui clignote. Ce raccord se répète plusieurs fois. Ce clignotement va avoir une fonction de signal avertisseur du danger pour Dave. C’est en regardant cette lumière que Dave prend conscience de la présence d’un type suspect dans le couloir (encore une fois un couloir synonyme de mort). Mais la porte de l’ascenseur va s’ouvrir et malgré l’avertissement, Dave ne pourra échapper à son sort. Enfin, lorsque Carlito rentre au Paraiso pour récupérer son argent avant de partir, ce procédé sera à nouveau utilisé. On nous montre d’abord la présence des hommes de Vincent. Puis, quand Carlito rentre dans sa cabine pour prendre l’argent, la lumière qui provient de la piste de danse (où se trouve ces hommes) clignote pour la première fois.

 

L’UTOPIE RELATIVISTE

  On a déjà relevé toutes les allusions à la mythologie dans Carlito’s way. Un mythe comme celui d’Icare représentait le rêve utopique de l’homme volant. Carlito’s way est une nouvelle version du mythe moderne  de l’homme maître du temps. La machine à explorer de H.G Welles est l’histoire la plus célèbre sur ce sujet. Mais cette histoire a été écris en 1895, donc avant la théorie de la relativité, qui allait bouleverser notre conception du temps en remettant en cause la notion de temps absolu. Cette théorie scientifique a permis de relancer dans l’imaginaire commun l’utopie d’une temporalité que l’on peut explorer, permettant ainsi de changer le cours de l’histoire.

  Carlito’s way n’est évidemment pas un récit fantaisiste sur un savant fou inventant une machine à remonter le temps. C’est l’histoire d’un homme qui vient de se faire tirer dessus et qui raconte les événements qui l’ont mené à cette fin tragique. Mais la stratégie des auteurs, pour s’assurer de la participation des spectateurs (sérieusement remis en cause lorsqu’on montre dès le début le sort tragique du héros), est de donner l’impression au spectateur que l’histoire raconté, donc déjà vécu, pouvait être réécrite. Cette dimension fantastique du récit n’est pas perçu consciemment par le spectateur, mais elle seule permet d’expliquer son extraordinaire investissement émotionnel pour un personnage condamné dès la première image. Je vais essayer d’étayer ma thèse d’exemples.

  Lorsque Carlito entre dans le Barber Shop, la voix interne dit « Et le gamin entre avec 30 000 billets et la légende vivante. Me voilà dans la planque avec lui. Dans cinq minutes, on sera dehors avec 30 000 dollars en sucre. ». La scène qui va suivre ne va pas respecter le programme énoncé par le narrateur. L’histoire ne suivrait elle pas lé déroulement prévu. Evidemment cette effet peut être considérer comme ponctuel et servant un tout autre but (mettre en relief le dérapage de la livraison). Mais, en montrant qu’un événement peut ne pas arriver ou être modifié alors qu’il a déjà était énoncé (écris), les auteurs rendent possible la modification de l’histoire.

  En fait la scène qui met réellement en œuvre cette utopie relativiste. C’est la scène de poursuite entre Carlito et les hommes de Vincent. Dans cette scène le temps est très important, il doit arriver sur le quai avant 23 h 30, heure du départ du train. Cette scène sera à la fois une course contre la montre et une course contre le temps. Avant de pouvoir prendre ce train, Carlito doit se débarrasser de ces hommes qui (on le pense alors) l’ont abattu. Le temps an cinéma est relatif. Le temps dans cette scène est contracté (première modification des lois naturelles). La course poursuite dans le métro est une mise en abyme de l’utopie relativiste du récit. Carlito est poursuivi dans une rame de métro (mouvement relatif) de couleur rouge, par Vincent et deux de ses hommes dont Pete, une vieille connaissance de Carlito. C’est donc le passé, symbolisé par Pete, qui poursuit Calito mais devant lui, un troisième homme, un type énorme qui a été ralenti dans la course à cause de son poids, va refermer l’étau qui piège Carlito. Ce dernier est un héros de tragédie, c’est donc un homme dont le passé le rattrape et qui bloque le futur. Le gros type symbolise l’obstacle du futur (sa mort) qui semble incontournable ( en raison de l’obésité de l’homme et de l’étroitesse des rames, l’obstacle matériel semble infrachissable) . L’étau est un étau temporel. Mais le miracle va se produire, le gros type, essoufflé s’appuie sur un coté de la rame est laisse ainsi passé Carlito, et en se relevant il va bloquer le passage de Vincent et Pete. Cette scène prépare l’affrontement final sur les Escalators (mouvement relatif) où Carlito parvient à tuer ses adversaires. Carlito est alors, comme le spectateur, dans un état d’euphorie, croyant qu’il a réussi à changer le cours de l’histoire. Le rêve est à nouveau menacé lorsque Vincent se relève mais il est finalement abattu par les policiers. Cependant, tout comme Icare s’approchant trop près du soleil, voyait son rêve s’effondrer, Carlito arrivant au niveau de Gail (dans l’affiche, Gail est associé au soleil) se fait descendre.

 

UN DRAME CHROMATIQUE

 

  Deux couleurs prédominent dans Carlito’s Way : le rouge et le bleu. Ces couleurs dépassent leurs fonctions esthétiques pour acquérir une fonction narrative. Carlito’s way est l’histoire tragique d’un homme qui essaie d’échapper à son passé. Ce conflit entre un homme et son passé sera transposé chromatiquement avec le symbolisme de la couleur rouge comme marque du passé et de la couleur bleu comme espérance dans l’avenir.

  La couleur dominante du prologue est le bleu. Par l’utilisation d’un filtre, la scène baigne dans une lumière bleutée. Puis il y a l’apparition dans cette monochromie de la couleur rouge avec l’affiche. cette couleur ne symbolise pas le rêve de Carlito. Elle va servir d’embrayeur du passé, le rouge étant le symbole du passé.

  Carlito vient de sortir de prison. Il annonce à son ancien patron qu’il a pris sa retraite. Dès la scène suivante, il sera rattrapé par son passé. Il est conduit à bord d’une voiture rouge par son cousin qui lui demande de l’accompagner pour faire une livraison. Il entre alors dans un bar clandestin muré de briques rouges. Une fusillade se déclenche et Carlito trouve refuge dans les toilettes. Il éteint alors la lumière, la lumière devient bleue. En sortant du bar, il balance son flingue dans un camion à ordure de couleur rouge.

  Pour éviter que la merde lui tombe dessus à nouveau, il trouve refuge au Paraiso dont l’enseigne est formée de néons bleus. A l’intérieur, les deux couleurs sont présentes. La lumière bleue des néons soulignent la structure de l’ensemble alors que le rouge envahit la piste de danse. C’est sur cette piste de danse que Carlito revoit pour la première fois Gail. La lumière rouge, qui se reflète sur sa robe blanche, fait de Gail une ombre du passé. C’est dans la scène suivante, qui baigne dans une lumière bleutée, que Carlito aborde Gail.

  Le rouge est l’unique couleur dans la scène du couloir. La couleur envahit le visage de Benny Blanco (qui représente Carlito il y a 20 ans) et divise en deux celui de Carlito. C’est la scène où les mauvais réflexes du passé resurgissent et prennent le dessus (il frappe Benny de sa main droite (coté rouge). Mais une fois arrivé dans l’impasse (lumière bleue) Carlito refuse d’agir comme il l’aurait fait avant).

  La scène de la mort de Tony se déroule la nuit et donc comme dans tout le reste du récit, la lumière est bleue, et pourtant c’est la scène qui condamne Carlito. En fait il n’y a aucune contradiction car lorsque Dave fend le crâne de Tony, du sang se répand sur la surface chauve du crâne. Cette irruption de la couleur rouge dans la monochromie bleue de la scène symbolise le rêve de Carlito qui se brise « Tu nous as tué Dave ».

  Après avoir pris un métro rouge pour arriver à la gare, Carlito se fait tirer dessus par Benny Blanco, son ombre du passé. Nous retrouvons Carlito devant l’affiche. L’affiche rouge est toujours inscrite dans un mur bleu. Mais un zoom fait correspondre le cadre de l’affiche avec celui de l’image. L’affiche s’anime, le soleil se couche et la couleur du ciel change. Alors qu’elle était rouge « couché de soleil », elle devient violette c’est à dire un mélange de bleu et de rouge. Carlito a été rattrapé par son passé.        

 L’IMAGE EMBLEMATIQUE

 

    Carlito’s way s’ouvre sur le gros plan d’un revolver qui tire un coup de feu. Le canon du revolver set dirigé vers la caméra. L’image inaugurale du film de De Palma est une sorte de réactualisation du plan emblématique de The Great Train Robbery, où l’on voit un cow-boy, en plan moyen, tirer un coup de feu en face de la caméra en direction du public. Ce qui différencie ces deux plans c’est tout d’abord la grosseur de plan. Le gros plan du revolver de Carlito’s way, nous cache l’identité du tueur, secret indispensable à la sauvegarde du suspense paradoxal du film. L’autre différence c’est l’absence de contre champ dans The Great Train Robbery alors que dans Carlito’s Way le deuxième plan est le contre champ du plan inaugural. En activant le contre champ, Brian De Palma désactive la fonction d’attraction du plan emblématique du film de Porter, ce n’est pas le public qui est visé mais Carlito Brigante. Ce qui rapproche les deux plans, en plus de l’unité sémantique de l’action du coup de feu, c’est leur place dans le récit. La pratique de l’emblème est née, selon Noël Burch, aux alentours de 1903. L’exemple le plus connu est évidemment celui que je viens de citer, le plan emblématique de The Great Train Robbery. Ces plans, en raison de leurs autonomies dramatiques (le plan du cow-boy est le plan d’un personnage qu’on ne parviendra pas à identifier parmi les ombres de l’écran), pouvaient être placés soit au début du film soit à la fin ou même au début et à la fin. Pour Burch : « En général sa fonction sémantique consiste soit à introduire la principale donnée du film, soit à résumer le « noyau » du film, que ce soit sa morale ou son « astuce » de base. ». La fonction du plan emblématique va évoluer, se sophistiquer «mais en même temps, des liens plus consistants commencent à être tissé par des esprits clairvoyants entre le plan emblème et le corps principal du récit. ». Ce que nous retiendrons de ces deux citations ce sont les expressions de « noyau du film » et « corps principal du récit  ». Le plan emblématique, en dehors de sa fonction de présentation et de conclusion du récit, a une fonction de condensation symbolique : C’est « le trésor du film ».

 

    Le premier plan de Carlito’s way n’assure pas cette fonction de trésor du film. En fait ce premier plan, en faisant référence au plan de The Great Train Robbery, permet d’effacer une imperfection de structure car le véritable plan emblématique de Calito’s way, qui est en fait une image, c’est l’affiche publicitaire « Escape to Paradise ». Cette affiche ne pouvant pas, pour des raisons scénaristiques, ouvrir le film, De Palma choisit d’ouvrir son film avec ce plan emblématique célèbre, qui assure par intérim la fonction de plan emblématique du film, avant que n’apparaisse, au bout quelques minutes, l’affiche. Mais si cette affiche ne marque pas le début du récit, elle introduit néanmoins le début de l’histoire. En effet l’histoire est racontée sous la forme d’un flash-back. L’histoire de Carlito Brigante commence donc avec la scène du tribunal, première scène du flash-back, et c’est par un fondu enchaîné avec l’image de l’affiche, qui n’est alors plus surcadré, que la scène du tribunal est introduite. De plus, l’image initiale sera reproduite à la fin du film, et en se répétant, elle va devenir qu’un maillon de la chaîne narrative. L’affiche, quant à elle, va assurer sa fonction de clôture du récit. C’est en effet sur l’image de l’affiche, qui n’est, une nouvelle fois, pas surcadré, que se termine le film et que défile le générique.

 

    L’affiche assure donc sa fonction première d’image emblématique. L’autre fonction principale du plan ou de l’image emblématique est d’exposer le trésor du film. Ce terme est particulièrement flou, Burch n’en donne d’ailleurs pas de définition très précise. Il ne donne que deux exemples, issus du cinéma des années 20/30 : « la poignée de main entre capital et travail qui conclut Métropolis, au cadavre de Little Ceasar dans les détritus derrière une enseigne publicitaire géante. ». Ces deux exemples sont issus du cinéma d’avant 1940 cependant la pratique du plan emblématique est demeurée vivace. On peut donner comme exemple, un film contemporain à Carlito’s way : Unforgiven, où la première image du film, qui se singularise du reste du film en raison de sa composition (qui est assez similaire d’ailleurs à celle de l’affiche (couleur, silhouette)), se répétera à la fin. Ce qui est intéressant dans les deux cas, c’est de voir les changements entre l’image initiale et l’image finale. Mais nous reparlerons de cette image d’Unforgiven lors de notre analyse. On peut juste dès maintenant signaler les similitudes entre Carlito’way et une autre œuvre de Eastwood : A perfect world, notamment du parti pris scénaristique de départ.

 

    L’affiche « Escape to Paradise » a une double fonction matricielle : Une fonction génératrice et une fonction programmatrice. Cette fonction structurante de l’image emblématique évoque la fonction de la spirale dans le Vertigo d’Alfred Hitchcock. Le film d’Hitchcock n’était en effet pas construit à partir d’une image emblématique mais d’une figure géométrique. Ce motif se retrouvant dans certains détails (le chignon de Madeleine, l’escalier du clocher) mais aussi dans la construction dramatique du film (circularité et progression). Les microstructures et les macrostructures du film d’Hitchcock sont donc régies par la même figure. On est plus proche ici  de la théorie mathématique des fractals que de la mise en abyme classique. L’affiche de Carlito’s way est loin de l’épure structurelle du motif hitchcockiens, néanmoins sa composition est relativement simple, sa fonction diégétique est en effet d’être une affiche publicitaire.

 

  Nous voyons donc comment une image, une figure peut éclairer l’analyse d’un film. Notre démarche consistera donc, à partir de l’image l’affiche, en raison de son statut particulier, à analyser les différentes modalités de l’image dans Carlito’s way mais également dans l’œuvre de De Palma. Il n’est en effet pas envisageable de conférer à l’affiche « Escape to Paradise », une quelconque autonomie alors que De Palma est le cinéaste de la circulation des images par excellence. 

 

    LE DISPOSITIF

 

    La question du dispositif est au cœur de l’œuvre de De Palma. Le dispositif c’est l’ensemble des facteurs qui règlent le rapport du spectateur à l’image. La question du dispositif concerne donc les moyens de production des images et la place du spectateur qui regardent ces images. Dans de nombreux films, De Palma met en scène des dispositifs par lesquels des images seront à la fois produites et regardées. Que ce soit le dispositif voyeuriste de Body Double (inspiré du dispositif Hitchcockien de Rear Window), la cabine aux multiples écrans de Swan dans Phantom of  The Paradise et les dispositifs plus technologiques de ses deux derniers films : Les lunettes-caméra dans Mission Impossible et la cabine de réalisation dans Snake Eyes.

 

    Dans Carlito’s way, il n’y a pas de dispositif aussi sophistiqué. L’image qui est regardé par le héros, Carlito Brigante, est une affiche. Cependant, même une œuvre picturale implique un dispositif. D’ailleurs les images chez De Palma ne sont pas toujours issues d’appareil de haute technologie. Déjà dans Pulsions, Angie Dickinson contemplait, au M.O.M.A de New York, des tableaux qui représentaient son état d’esprit (le gorille allongé du tableau semble regarder fixement le personnage, lui renvoyant ainsi ses propres désirs sexuels refoulés). Dans ce même film, la première séquence nous montrant ce personnage en train de se masturber sous la douche tout en regardant un homme à travers la vitre de la douche se révèle être issue de l’imagination du personnage d’Angie Dickinson. En effet le personnage est en réalité allongé dans son lit, la première séquence n’étant qu’une projection d’un rêve érotique symbolisant son désir inassouvi. Lorsque nous la retrouvons dans son lit alors que son mari lui fait mal l’amour, nous la voyons regarder fixement le plafond et donc en même temps la caméra car la prise de vue est en plongée. Ce rêve est donc désigné comme une projection d’image mentale. On constate donc une similitude avec le dispositif de Carlitos’way, notamment avec la position du sujet regardant. Carlito Brigante est en effet allongé sur un brancard lorsqu’il voit pour la première fois l’affiche. Une autre similitude, la première séquence de Pulsion est, nous l’avons dis, la projection d’un rêve. Stéphane du Mesnildot, dans son étude consacrée à Carlito’s way dans le numéro 11 de la revue de la cinémathèque, observait que « l’histoire racontée par Carlito serait à la fois un fantôme du passé et la projection d’un rêve : Une image spectrale. ». Cette projection est issue de l’image de l’affiche. La position allongée est donc à la fois la position du producteur d’image onirique que celui du spectateur de ces images. En effet ces fonctions sont souvent confondues. Angie Dickinson regarde sa propre projection d’images mentales. Carlito est à la fois le foyer à l’origine des images et un spectateur de ses images. En effet à six reprises, il utilise l’expression « So, there is me » dans la voix off  lorsqu’il adopte un regard distant par rapport à  certaines images où il apparaît. Dans Phantom of the Paradise, même s’il ne s’agit pas ici d’images oniriques, Swan est allongé dans son lit circulaire avec Phoenix, l’amour du fantôme, ce dernier est au-dessus d’eux et les regarde, allongé sur une baie vitrée. Swan est conscient de la présence du fantôme et il va filmer la scène à l’aide d’une caméra qui se trouve au-dessus du fantôme. Swan est donc à l’origine des images mais il en est aussi le premier spectateur. Le voyeurisme d’un personnage s’accompagne souvent de l’exhibitionnisme d’un autre personnage (dans Body Double par exemple) ou parfois du même (Swan). La position allongée est donc le premier facteur qui règle le rapport de Carlito à l’image de l’affiche. Mais après avoir étudié la place du spectateur dans le dispositif, étudions maintenant la dimension spatiale du dispositif.

 

    L’affiche est une image plane délimitée par un cadre. La planéité de l’image est renforcée par sa composition. L’image est composée de deux bandes horizontales (l’une représente par un monochrome rouge le ciel sur lequel se découpe un soleil d’un jaune saturé ; l’autre représente la mer (la matière de l’image est différente, elle permet de retranscrire les modulations de luminosité due à la réflexion de la lumière solaire sur la surface de la mer)) qui constituent l’arrière plan. Au premier plan des ombres se découpent, comme en contre jour, sur la surface de l’arrière plan à dominante rouge. L’image n’est donc pas construite selon les principes de la perspective mais sur un principe de collage. Ce refus de la perspective comme système de représentation s’explique par une volonté de déréaliser l’image de l’affiche, qui est une hybridation de photographie et de peinture, mais aussi de ne pas la centrer (une image construite sur le principe de la perspectiva artificialis a toujours au moins un centre avec le point de fuite, qui est le sommet de la pyramide visuelle.). Cette volonté de décentrer l’image se retrouve dans un procédé cher à Brian De Palma : le split screen. Procédé qui consiste à diviser l’image en deux, et qui permet dans le cas, où il est utilisé pour avoir dans une même image l’arrière plan et le premier plan net (et non pour suivre deux actions simultanées), de briser les lignes de fuite. L’hostilité de De Palma envers le système de la perspective se retrouve dans les choix de décors expressionnistes et les prises de vues en grand angle dans Phantom of the Paradise. Mais ce choix d’une image décentrée n’est pas seulement un choix esthétique. L’affiche symbolise le rêve de Carlito et l’un des partis pris scénaristique du film est de retardé au maximum le véritable rêve de Carlito. Est-ce la fuite vers une île paradisiaque ? Est-ce la conquête de cette femme dont on voit silhouette ? Est-ce la Rédemption que cherche le personnage symbolisé par l’inscription Paradise ? Le rêve de Carlito va évoluer tout au long du récit et chacune de ces hypothèses sera confirmée pour être ensuite démenti. Le dernier rêve de Carlito, qui est de voir Gail partir avec Carlito Jr, sera projeté dans l’image de l’affiche lors du générique. L’image va donc épuiser ses signifiants au fur et à mesure du récit. Ce n’est pas la fuite à Paradise Bahamas qui constitue le rêve donc c’est la femme. Après épuisement de ses signifiants, qui sont limités car l’image est une image publicitaire, De Palma introduit un nouveau signifiant avec l’apparition de Carlito Jr. L’absence de centre s’explique donc par l’indétermination du rêve de Carlito.

    Nous n’avons pas encore parlé de la fonction du cadre. Le cadre c’est le bord de l’objet. Le cadre de l’affiche est constitué de quatre petites bandes noires. Ce cadre, en plus de délimiter la surface de l’image, délimite la surface colorée (l’affiche) de la surface non colorée (le fond sur lequel l’affiche est accrochée). Ce fond est en fait d’une teinte légèrement grise bleutée  mas qui apparaît bien pâle en comparaison du rouge saturé de l’affiche. Le cadre de l’affiche va disparaître lorsque, après un zoom, il va se confondre avec le cadre de l’écran. Ce changement de statut du cadre va entraîner un changement de statut de l’image de l’affiche. Nous étudierons ultérieurement ces nouveaux statuts de l’image.

  L’une des caractéristiques importantes du dispositif, c’est la taille de l’image. La taille de l’image de l’affiche varie en raison de l’utilisation du zoom par De Palma. L’agrandissement de l’image est un procédé caractéristique de l’œuvre de De Palma. Sa fonction sera étudiée ultérieurement.

   

    Nous allons maintenant étudier la dimension temporelle du dispositif. Toute image fixe nécessite un temps de perception, indispensable à l’exploration visuelle de la surface de l’image. En général, dans les dispositifs de présentation d’images fixes, les musées, les expositions, le temps de perception n’est pas imposé mais laissé libre au spectateur. L’affiche, dans Carlito’s way, est exposée dans le dispositif cinématographique. Le temps de perception de l’image se confond alors avec le temps de projection. Le problème de la représentation au cinéma d’une œuvre picturale est donc que le temps de projection soit suffisant pour permettre une perception satisfaisante de l’image de la part du spectateur. Dans Carlito’s way, la représentation de l’affiche ne dure que quelques secondes. Cependant ce temps de perception convient à la nature de l’image représentée, qui est en effet une image publicitaire, c’est à dire une image conçue pour être appréhendé en une durée très courte. On peut aussi noter que ce temps de perception n’est pas continue. L’image de l’affiche est en effet entrecoupée d’images de Carlito regardant celle-ci. Mais l’affiche ne sera pas toujours une image fixe. Lorsqu’elle s’animera à la fin, elle deviendra à la fois une image mobile et une image temporalisée.

 

    La dernière dimension du dispositif concerne le support de l’image. Les images peuvent être divisées en deux catégories : les images imprimées et les images projetées. L’affiche est évidemment une image projetée puisqu’elle est diffusée par un dispositif de projection d’images. Mais, dans la diégèse, cette image entre dans les deux catégories. Elle est d’abord une image imprimée puis devient une image projetée. Le passage d’un type d’image à un autre est signifié par l’éclairage par l’arrière de l’affiche. Ce changement de support marque aussi le passage d’une image fixe à une image mobile.

 

 

   IMAGE ET NARRATION

    L’image embrayeur de fiction

 

  Le récit de Carlito’s way se déroule sous la forme d’un long et unique flash back. Ce flash back est pris en charge par le personnage de Carlito Brigante qui, comme tout bon personnage narrateur, est doté d’une voix off. Ces procédés narratifs sont généralement qualifiés de démodés dans les manuels de scénario américain. Ils sont en effet associés à un certain cinéma américain des années 40/50, et plus particulièrement à un genre emblématique de ce cinéma : le film noir, dont Carlito’s way puise une partie de son inspiration tout en évitant le jeu de la citation cinéphilique. On peut évidemment établir des correspondances entre ce film et des films de cette époque, notamment Sunset Boulevard de Billy Wilder, dans le parti pris de faire prendre en charge le récit par un personnage narrateur mort (ou plutôt en sursis dans Carlito’s way). Mais ce qui nous intéresse ici, c’est de voir les correspondances entre le statut de l’affiche Escape to Paradise et celui de certaines images dans le cinéma des années 40/50, et pas seulement issues des films noirs. Nous voulons parler des films à portrait, qui ont constitué presque un sous genre dans le cinéma hollywoodien à partir de 1945. Parmi ces films, on peut citer deux exemples très connus : Laura d’Otto Preminger et The woman in the window de Fritz Lang. Les portraits dans ces films ont de nombreuses fonctions notamment d’ordre symbolique. Mais ce qui nous intéresse c’est leur fonction narrative. Dans The woman in the window, le pouvoir de fascination du portait de Joan Bennet va entraîner l’apparition de celle-ci et précipiter Edgard G. Robinson dans une intrigue qui se terminera tragiquement. On découvrira que tout n’était finalement qu’un rêve qui a été provoqué par la fascination exercée par le portrait. Dans Laura, on a souvent dis que la deuxième partie du récit, lorsque Laura apparaît, était le fruit de l’imagination de l’inspecteur Mark McPherson. On constate que dans ces deux cas le portrait a une fonction d’embrayeur de fiction et ces fictions sont souvent montrées comme issue de l’imaginaire d’un personnage. Jean François Rauger décrivait Carlito’s way comme « un voyage mental, où la frontière entre l’imaginaire et le réel est indiscernable, où l’esprit se propulse au sein d’un monde idéal, d’un univers rêvé. ». Ce voyage est initié par l’affiche qui est d’ailleurs une invitation au voyage. C’est en regardant l’affiche que Carlito Brigante va commencer le récit des événements qui l’ont amené à cette fin tragique. Pour bien montrer que c’est l’affiche qui fait basculer le film dans ce récit, De Palma efface progressivement l’image de l’affiche, qui n’est alors plus surcadrée, par un fondu enchaîné avec la première image de l’exposition.

    L’intrigue figurative

 

   

    La couleur narrative

    Deux couleurs prédominent dans Carlito’s Way : le rouge et le bleu. Ces couleurs dépassent leurs fonctions esthétiques pour acquérir une fonction narrative. Carlito’s way est l’histoire tragique d’un homme qui essaie d’échapper à son passé. Ce conflit entre un homme et son passé sera transposé chromatiquement avec le symbolisme de la couleur rouge comme marque du passé et de la couleur bleue comme espérance dans l’avenir.

    Le prologue est tourné en noir et blanc. L’apparition de l’affiche

Carlito vient de sortir de prison. Il annonce à son ancien patron qu’il a pris sa retraite. Dès la scène suivante, il sera rattrapé par son passé. Il est conduit à bord d’une voiture rouge par son cousin qui lui demande de l’accompagner pour faire une livraison. Il entre alors dans un bar clandestin muré de briques rouges. Une fusillade se déclenche et Carlito trouve refuge dans les toilettes. Il éteint alors la lumière, la lumière devient bleue. En sortant du bar, il balance son flingue dans un camion à ordure de couleur rouge.

  Pour éviter que la merde lui tombe dessus à nouveau, il trouve refuge au Paraiso dont l’enseigne est formée de néons bleus. A l’intérieur, les deux couleurs sont présentes. La lumière bleue des néons soulignent la structure de l’ensemble alors que le rouge envahit la piste de danse. C’est sur cette piste de danse que Carlito revoit pour la première fois Gail. La lumière rouge, qui se reflète sur sa robe blanche, fait de Gail une ombre du passé. C’est dans la scène suivante, qui baigne dans une lumière bleutée, que Carlito aborde Gail.

  Le rouge est l’unique couleur dans la scène du couloir. La couleur envahit le visage de Benny Blanco (qui représente Carlito il y a 20 ans) et divise en deux celui de Carlito. C’est la scène où les mauvais réflexes du passé resurgissent et prennent le dessus (il frappe Benny de sa main droite (coté rouge). Mais une fois arrivé dans l’impasse (lumière bleue) Carlito refuse d’agir comme il l’aurait fait avant).

  La scène de la mort de Tony se déroule la nuit et donc comme dans tout le reste du récit, la lumière est bleue, et pourtant c’est la scène qui condamne Carlito. En fait, il n’y a aucune contradiction car lorsque Dave fend le crâne de Tony, du sang se répand sur la surface chauve du crâne. Cette irruption de la couleur rouge dans la monochromie bleue de la scène symbolise le rêve de Carlito qui se brise « Tu nous as tué Dave ».

  Après avoir pris un métro rouge pour arriver à la gare, Carlito se fait tirer dessus par Benny Blanco, son ombre du passé. Nous retrouvons Carlito devant l’affiche. L’affiche rouge est toujours inscrite dans un mur bleu. Mais un zoom fait correspondre le cadre de l’affiche avec celui de l’image. L’affiche s’anime, le soleil se couche et la couleur du ciel change. Alors qu’elle était rouge « couché de soleil », elle devient violette c’est à dire un mélange de bleu et de rouge. Carlito a été rattrapé par son passé.